L’archive vivante du Furan

Enterrées, oubliées, puis redécouvertes, certaines rivières urbaines portent les stigmates de nos aménagements. Dans Sur les traces du Furan, Pierre Suchet – accompagné d’une équipe de chercheurs, parmi lesquels Danièle Méaux – retrace l’histoire silencieuse d’un cours d’eau stéphanois. Un travail sensible, où l’image, croisée avec les sciences humaines, devient une action réparatrice.

Et si on apprenait à regarder l’invisible ? Sujet inépuisable pour qui aime le 8e art, n’est-ce pas ? « Tout a commencé avec la Nièvre, dont j’ai découvert l’existence tardivement. Elle coulait dans la ville de mon enfance avant d’être enterrée vivante à la fin des années 1950 pour faire passer la déviation de la Nationale 7 », explique Pierre Suchet, photographe lyonnais-explorateur de plusieurs cours d’eau français – la Nièvre, l’Yzeron, le Lez et le Furan. « En plus de partager le même bassin versant, le Furan, tout comme la Nièvre, a lui aussi été enterré vivant », ajoute-t-il.

C’est par cette curieuse évidence que débute une enquête patiente, menée sur plus de deux ans, et ponctuée par plus de de 200 kilomètres parcourus à pied. La photographie devient ici un véritable acte de recherche : muni de sa chambre photographique 4×5‘, Pierre Suchet suit les traces de cet affluent de la Loire, depuis sa source au Bessat, jusqu’à sa confluence à Andrézieux-Bouthéon.

© Pierre Suchet
© Pierre Suchet
© Pierre Suchet

L’expérience est intuitive, guidée par la marche : « ce serait long d’expliquer pourquoi je prends une photo à un endroit. Disons simplement que je m’intéresse principalement aux traces que l’homme laisse dans le paysage, en lien avec la rivière », confie-t-il. On se laisse volontiers guider par sa poétique des signes. Ici un barrage, là une passe à poissons, et toujours ces paysages qu’il nous donne à voir autrement. Le temps ralentit… On scrute les indices, les lignes, les marques ténues de ce qui fut.

Un outil d’attention

Quels étaient et quels sont les attachements entre les habitants et le Furan ? Que reste-t-il des empreintes laissées par l’invisible ? Quel rôle jouent les rivières dans la constitution de nos mémoires collectives ? « Le Furan, c’était toute une équipe pluridisciplinaire de chercheurs », rappelle le photographe engagé dans un dialogue profond avec le monde de la recherche.

En tête de file, l’enseignante et chercheuse Danièle Méaux, avec qui il partage plusieurs terrains communs : photographie contemporaine, écologie, représentation du territoire, anthropocène. À leurs côtés, d’autres voix venues des sciences humaines interrogent à leur tour la rivière : quelle serait la langue du Furan ? Comment se manifeste-t-il dans les récits littéraires ? La propreté de l’eau ou l’hygiène du corps sont-elles des stratégies biopolitiques ?

© Pierre Suchet
© Pierre Suchet
© Pierre Suchet

Et puis, il y a les voix de celles et ceux qui le côtoient sans le savoir ou qui l’ont bien connu, comme Sylvie, 90 ans : « Quand j’étais enfant, le Furan changeait de couleur, selon les jours. Parfois, il était vert. D’autres fois rouge ou bleu ». Ensemble, ils dessinent la complexité des usages et des présences humaines, avec poésie. Cet ouvrage devient une archive vivante d’une rivière méconnue. Et la photographie de Pierre Suchet dépasse l’acte de recherche : elle devient un outil d’attention et de réparation, qui, à défaut de révéler l’invisible, nous invite à regarder différemment.

Danièle Méaux – Pierre Suchet, Sur les traces du Furan, Une enquête photographique, Filigranes Editions, 224 pages, 35 €.

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