« Je suis sortie de prison avec une seule idée en tête : il faut témoigner. » Ces mots de Jane Evelyn Atwood résonnent comme un engagement viscéral. 25 ans après sa première publication, Trop de peines, Femmes en prison renaît dans une version enrichie, augmentée de photographies inédites, de deux nouveaux textes de la photographe et de l’éditrice Fabienne Pavia, d’une version bilingue et d’une nouvelle couverture. Publié aux éditions Le Bec en l’air, ce livre demeure un des plus bouleversants plaidoyers visuels pour la dignité humaine.
« Les dix années passées dans les prisons ont été les meilleures de ma vie. » À cette déclaration, Jane Evelyn Atwood enchaîne aussitôt : « Ce n’était pas agréable. C’était passionnant. Douloureux, épuisant, mais vital. » Dans son bureau parisien, la photographe américaine nous accueille pour parler de la réédition de ce projet mythique. Dans un monde où les femmes sont encore laissées pour compte face à la justice et dans les prisons, l’ouvrage revient comme une gifle.
Entre 1989 et 1999, Jane Evelyn Atwood photographie la vie de femmes incarcérées dans quarante prisons, dans neuf pays, de la France à la Russie, en passant par les États-Unis. Dix années d’un travail monumental, souvent entravé, toujours animé par une rage lucide : celle de faire entendre les voix des femmes incarcérées réduites au silence.
Un monde clos, une démarche viscérale
« Pourquoi je l’ai fait ? Parce que je suis fascinée par les mondes clos », explique-t-elle. Avant les prisons, il y a eu Rue des Lombards, sur la prostitution à Paris, puis les enfants aveugles, et le VIH. Mais jamais un sujet ne l’avait autant happée. « Dès que j’ai vu l’état des prisons – horrible, moyenâgeux – je me suis dit : il faut dénoncer ça. »
Tout commence en 1989 par une commande du Ministère de la Justice avec un livre, 3 jours en France, pour le Bicentenaire de la Révolution. Elle veut photographier les prisons. On lui refuse l’accès aux hommes : « Parce que j’étais une femme. » On l’envoie dans une petite maison d’arrêt pour femmes à Toulon. Elle pense n’y rien trouver. Elle y rencontre l’indignité et le désespoir. Et une urgence éthique. Elle interroge dès cette première journée : pourquoi personne ne parle de ces femmes ? Pourquoi leur sort reste-t-il hors champ ?
Le choc est immédiat. Huit détenues. Leurs délits ? Souvent en lien avec des hommes : complices, victimes, manipulées. « J’ai entendu des histoires que personne ne voulait entendre. Je me suis dit : il faut que je parle de ça. » Ce sera le début d’un long travail de terrain sur dix ans, de méfiance institutionnelle, de barrières à franchir. De la France aux États-Unis, de la Russie à la République tchèque, elle obtient, contre toute attente, des accès inédits. Elle photographie, écoute, s’imprègne. « J’ai été heureuse dans les prisons. Pas parce que c’était facile. Mais parce que c’était essentiel. Ça me sortait de ma vie. » Sa démarche n’a jamais été celle d’une simple observatrice : « Je voulais comprendre. Comprendre qui elles étaient, ce qu’elles avaient vécu, pourquoi elles étaient là. »
Une rage est née du décalage abyssal entre la réalité carcérale et l’ignorance du monde libre. 89% des femmes incarcérées le sont pour des délits non violents. Près de 80% sont mères. Leurs peines sont souvent plus longues que celles des hommes pour les mêmes délits ou moins graves. La plupart ont subi des abus avant leur incarcération: violences sexuelles, physiques, psychologiques. « Elles sont coupables d’ignorance, plus que de crime. » Et leurs conditions d’incarcération sont souvent pires que celles des hommes : isolement, absence d’activité, travail absurde. « En France, dans les années 1990, un homme pouvait être hors de cellule 12 heures par jour. Une femme ? Une promenade, et retour. » Elle documente l’humiliation plus que la réhabilitation. En France, des toilettes sans cloison au centre de cellules partagées. En Russie, des femmes enfermées dans des cages grillagées.
Quand les images font loi
Certaines photographies sont devenues des preuves. La plus célèbre : une femme menottée sur la table d’accouchement, en Alaska. Elle avait donné son autorisation à la photographe. Un jour, Atwood se rend à la prison pour poursuivre son reportage. La détenue n’est plus là. On lui apprend qu’elle accouche de manière prématurée, qu’elle a perdu les eaux et a été transférée à l’hôpital. « J’ai couru à l’hôpital, elle était encore là, sur la table, pas encore accouchée. Elle voulait toujours être photographiée. Et je suis entrée sans demander la permission. J’ai même eu des accrochages avec le personnel. Mais pour moi, ce qui comptait, c’était que la femme soit d’accord. C’était tout ce qui comptait. C’est comme ça que j’ai réalisé toute la série de photos. »
Ces images ont été reprises par Amnesty International et ont contribué à faire interdire cette pratique dans sept États américains, ainsi qu’en Angleterre. « Ce ne sont pas uniquement mes images qui ont changé les choses, mais elles ont aidé à prouver que cette pratique existait. » Elle ajoute : « Même si cela ne change rien, il faut faire les photos. Témoigner, c’est résister à l’oubli. » Les photos parlent. Et parfois, elles font plier les murs. « Si je suis fière d’une photo, c’est celle-là », affirme-t-elle.
Certaines images, en revanche, ne seront jamais montrées. « Certaines étaient trop dures. Lors de l’édition, je choisissais de ne pas les inclure. Pas pour le public. Pour les femmes. Il fallait les protéger. » Le projet n’a pas été sans conséquences. Elle a reçu des menaces, a été traînée en justice par une détenue qui s’était rétractée, malgré l’autorisation signée de la photographier. Atwood a gagné le procès. Mais « psychologiquement, c’était lourd. Je n’ai pas pu refaire de photos pendant un moment après ça. »
Peu à peu, au fil des rencontres, Jane Evelyn Atwood sent que les femmes qu’elle photographie commencent à lui faire confiance. « Quand j’ai compris, peu à peu, que ces femmes étaient prêtes à me confier une partie de leur vérité, pas tout, mais suffisamment pour faire un livre, rien n’aurait pu m’arrêter », confie-t-elle. Cette confiance, précieuse, la pousse à poursuivre. Mais lorsque vient le moment de clore ce long travail, la décision est douloureuse : « À un moment, j’ai senti que j’avais assez pour exprimer ce que j’avais vu, ce que j’avais vécu. Et c’est là, où j’ai su que c’était le moment d’arrêter. »
La photographie peut-elle encore changer les choses ?
« C’est rare. Mais oui, parfois. Même si c’est une seule image, ça suffit. Ce qui compte, c’est de garder cette trace. Une photo honnête, pas trafiquée, pas mise en scène. » Jane Evelyn Atwood défend un photojournalisme rigoureux. « Une photo documentaire doit être la plus proche possible de ce que vous avez vu. Sinon, c’est malhonnête. » Elle rejette tout artifice, toute mise en scène. Surtout lorsqu’il s’agit de scènes fortes, comme par exemple la femme qui se pique dans sa cellule. Jane Evelyn Atwood a également dû composer avec les contradictions culturelles propres à chaque pays. « Aux États-Unis, je ne pouvais pas photographier des femmes nues. », se souvient-elle. Une pudeur sélective, qui contraste violemment avec ce qu’elle a aussi été autorisée à montrer : « Mais la chaise électrique, elle, était tout à fait acceptable à photographier. » Une dissonance qui en dit long sur les hiérarchies de l’indicible, et sur ce que les sociétés acceptent — ou refusent — de voir.
La photographie en noir et blanc ? Un choix plus que réfléchi : « C’est comme ça que je vois. Pour moi la prison est en noir et blanc, je n’aurais pas pu le faire autrement. » Dans la nouvelle édition, Jane Evelyn Atwood a intégré une photo inédite : celle d’une main tendue de détenue vers un petit poster sur lequel on peut lire « Dieu merci, nous avons le rock’n’roll ». Elle raconte : « C’est une détenue qui avait cette image dans sa cellule. J’ai trouvé ça génial. Je l’ai montrée à Fabienne [Pavia] et je lui ai demandé : “Est-ce qu’on peut la mettre à la toute fin du livre ?” Elle a dit : oui, oui, c’est tout à fait approprié. Et je pense souvent, même dans ma propre vie : heureusement qu’on a le rock’n’roll… Parce que le reste, c’est complètement fou, c’est le bordel. »
Actualité brûlante
Pourquoi rééditer Trop de peines aujourd’hui ? « C’est Fabienne Pavia, qui m’a appelée. Elle m’a dit : “Ce livre est trop important. Il faut qu’il continue à exister.” Elle avait raison. » Depuis, la situation n’a fait qu’empirer. « Mais la chose qui est choquante, c’est que c’est toujours d’actualité. Je pense que, dans beaucoup de cas, c’est pire. » Jane Evelyn Atwood pointe également les évolutions constatées dans certains pays, comme la Suisse, où elle a récemment croisé la directrice d’un établissement qu’elle avait photographié. « On m’a dit que les femmes sont plus dures qu’avant. Certaines initient le crime. Et la drogue a explosé en détention. »
Elle rappelle aussi une vérité qu’elle n’a cessé de porter tout au long du projet : « Les femmes en prison sont deux fois punies. Pour leur crime, et pour en avoir commis un en tant que femme. » Avec la réédition, Jane Evelyn Atwood a pu poser un regard différent, plus distancé sur ses propres images : « Je pense que, quand on a fait le livre à l’époque, j’étais encore trop proche de ce que je venais de vivre. Avec la réédition, j’ai pu prendre du recul… regarder les photos autrement. »
« Ce livre est une bombe », dit-elle. Il faut qu’il explose dans d’autres générations. Dans Trop de peines, chaque image est un fragment d’histoire. Jane Evelyn Atwood a ouvert un monde que beaucoup préfèrent ignorer. Grâce à son regard, ces femmes, souvent coupables d’avoir trop aimé, trop souffert, ou simplement d’être pauvres, ont retrouvé une voix. Chaque image est un fragment de leur histoire. Une histoire qu’il est toujours temps de lire et de regarder. Mais c’est aussi un cri féministe. Il surgit à un moment où les droits des femmes, dans de nombreux pays, vacillent. Cette réédition nous rappelle l’urgence politique de regarder celles qu’on enferme, souvent au nom d’un ordre qui les a brisées bien avant les barreaux.
Trop de peines, femmes en prison (Too Much Time, Women in Prison), de Jane Evelyn Atwood est disponible aux éditions le bec en l’air, au prix de 45€.