« Ma compréhension du pouvoir et de la performance des vêtements s’est cristallisée bien avant mon entrée dans le monde de la mode. Un ami blanc, en visite chez moi, à Atlanta, s’était émerveillé du style des Noirs de la ville. Il avait remarqué quelque chose que j’avais toujours su : notre capacité singulière à “nous démarquer ”, à nous montrer, “quand l’occasion l’exige, et, plus révélateur encore, souvent quand elle ne l’exige pas.” »
C’est avec ces mots que le photographe Tyler Mitchell ouvre son chapitre « Portrait du dandysme moderne » dans l’ouvrage Superfine : Tailoring Black Style, tiré de l’exposition au Metropolitan Museum of Art de New York et mis à l’honneur au Met Gala en mai dernier. Ce natif d’Atlanta installé à Brooklyn, représenté aujourd’hui par Gagosian, illustre avec panache l’univers visuel de cette belle publication, avec la collaboration du styliste Carlos Nazario.
De ces 372 pages, agrémentées d’images d’archives, en ressort un puissant langage esthétique et stylistique entre portraits, figurations, objets et mises en scène qui renouvelle les représentations de la société noire aux États-Unis.
Gentlemen élégants
« Superfine : Tailoring Black Style », organisée par le Costume Institute du MET, est la première exposition du département consacrée à la mode masculine depuis plus de vingt ans. Elle se scinde en douze sections qui définissent le dandysme noir et explorent l’importance du style vestimentaire dans la formation des identités noires au sein de la diaspora atlantique. Vêtements, peintures, photographies, arts décoratifs, textes littéraires et films sondent dans l’ouvrage et les espaces de l’institution muséale ce phénomène culturel et historique, de 1780 à nos jours.
L’approche photographique de Tyler Mitchell montre à la fois l’individualité et un groupe de gentlemen comme « source de fierté, de joie, de communauté et de camaraderie ». Dans son processus créatif, ses compositions éclatantes et théâtrales nous plongent souvent dans des paysages bucoliques et des décors domestiques. Toutes accrochent le regard, renvoyant à ce vestiaire classieux et à cet imaginaire étonnant, de plus en plus reconstruit et réparé aujourd’hui par des artistes engagés. Qu’il s’agisse du travail protéiforme de Virgil Abloh, qui a transcendé le monde de la mode, ou des réalisateurs comme Steve McQueen, Jordan Peele et Ryan Coogler, sans oublier les premiers instigateurs dès les années 1960-70 et 80 comme Isaac Hayes, Gordon Parks et Spike Lee.
Tyler Mitchell, qui a soufflé ses trente printemps en avril dernier, fait partie de cette nouvelle génération de créateurs visuels qui réexamine tout autant les codes et les points de vue du sujet noir « libre, expressif, naturel et sensible ». Il s’est fait un nom en devenant le premier photographe noir à réaliser la couverture du Vogue US de septembre 2018 avec le portrait de Beyoncé, après plus d’un siècle d’existence du magazine.
Une histoire de style
L’ouvrage et l’exposition s’inspirent du livre paru en 2009, Slaves to Fashion : Black Dandyism and the Styling of Black Diasporic Identity de Monica L. Miller, ici commissaire invitée. Elle y retrace les racines du dandysme noir apparu dans l’Angleterre du 18e siècle pendant la traite négrière. Les « esclaves de luxe » se sont démarqués par leur originalité et leur extravagance avec leurs uniformes. La thématique explore ainsi son concept comme statement culturel et acte de protestation au regard de l’abolition de l’esclavage et de la ségrégation, de la Renaissance de Harlem, du Black Power, du monde artistique cosmopolite contemporain et du Black Lives Matter.
« Le dandysme peut paraître frivole, mais il remet en question, voire transcende, les hiérarchies sociales et culturelles », réaffirmait-elle lors du lancement de l’exposition en mai dernier. « Le titre fait référenceau “superfin” non seulement comme la qualité d’un tissu particulier – la “laine superfine” – mais aussi comme une attitude particulière liée au fait de se sentir bien dans son corps, dans des vêtements qui expriment son identité. »
Parmi les douze sections, « Disguise » sonde notamment le vêtement et l’habillement qui distinguent l’individu, et en particulier les esclaves. « Champion » explore le rôle de l’« uniforme » et la manière dont la tenue sportive joue un rôle dans la discrimination et les stéréotypes ou, a contrario, devient un moyen de distinction et une voie vers le statut d’icône de style. « Beauty » souligne l’assurance et la splendeur du style dans les années 1970 et 1980, où les Noirs ont transformé leur invisibilité sociale en une fierté d’hypervisibilité. Quant à « Cool », cette partie examine l’évolution du look décontracté qui a révolutionné la mode des années 1960 à 1980, redéfinissant la façon de s’habiller au travail et pour les loisirs entre cardigans, survêtements et denim.
Dans les personnalités invitées, l’artiste-esthète Iké Udé a une place multiple. Il fait la couverture du livre de Miller et remet en lumière dans l’exposition Julius Soubise, l’un des plus célèbres hommes noirs libres, dont le style et le comportement ont requestionné les normes sociales du Londres du XVIIIe siècle. Il signe également l’épilogue du catalogue Superfine, dressant le portrait d’un dandy à travers une série d’aphorismes comme principes de vie.
Affirmation de soi
Les photographies de Tyler Mitchell se réapproprient ainsi savamment l’histoire de ces archives de la mode et du vêtement noirs, et de la masculinité noire à travers le temps et l’espace. « Mon objectif n’était pas seulement de dépeindre des visions de profonde camaraderie, de beauté et de joie – même si cela aurait été une quête louable en soi – mais aussi d’explorer comment les Noirs se sont approprié et ont transformé la mode européenne classique en quelque chose qui leur est propre. »
La puissance du livre approfondit dès lors l’exposition avec une trentaine d’essais rédigés par des leaders d’opinion, des artistes et des voix éminentes. Celui de Miller revient d’ailleurs sur le récit de voyage et de résilience d’Olaudah Equiano (aussi appelé Gustavus Vassa) qu’il a publié dans ses mémoires au 18e siècle. Un homme réduit en esclavage en Afrique à onze ans et déporté dans les Caraïbes, puis en Virginie coloniale, où il fut acheté par un capitaine de la marine britannique. C’est à travers ses périples qu’il apprend le commerce et s’offre son émancipation. « J’ai dépensé plus de huit livres de mon argent pour m’acheter un costume de luxe afin de danser à ma liberté. » Cette citation rend compte du chemin par lequel « un Africain devient Noir, Britannique et diasporique ».
En France, Tyler Mitchell fait également l’objet d’une rétrospective éponyme à la Maison Européenne de la Photographie, à Paris, du 15 octobre 2025 au 25 janvier 2026 et publie Wish This Was Real un beau livre chez Atelier EXB. D’autres occasions d’affirmer ses revendications: « Qu’ils portent un survêtement aux couleurs coordonnées, parfaitement assorti à une casquette New Era, ou un costume parfaitement taillé, assorti de boutons de manchette, d’une pince à cravate et d’un chapeau au bord parfaitement recourbé, les Noirs ont depuis longtemps compris le pouvoir transformateur des vêtements et les histoires qu’ils racontent sur qui nous sommes. »
L’exposition Superfine : Tailoring Black Style est visible au Metropolitan Museum of Art jusqu’au 26 octobre 2025. Le catalogue de 372 pages, au prix de 75 $, est publié par le MET et distribué par Yale University Press. Wish This Was Real, de Tyler Mitchell, est aussi publié chez Atelier EXB et disponible au prix de 65€. Tyler Mitchell fait également l’objet d’une rétrospective éponyme à la Maison Européenne de la Photographie, à Paris, du 15 octobre 2025 au 25 janvier 2026.