À Brigantine, dans le New Jersey, Devin Oktar Yalkin s’est retrouvé confronté à l’impact d’une émotion forte : la nostalgie. C’est durant le confinement que le photographe y retourne pour la première fois, mu par un besoin de s’éloigner de l’emprisonnement urbain et de l’anxiété qu’il suscite. Là, dans la maison familiale, loin de tout impératif professionnel, il redécouvre l’inspiration. « Cet environnement immobile et tranquille m’a rendu conscient de la beauté des rituels quotidiens et des possibilités infinies qui naissent de la simplicité », se souvient-il.
Quelque temps plus tard, pourtant, un déménagement en Californie limite la fréquence des séjours sur la côte est. « On y restait un mois entier au début de l’été, puis on y revenait quelques semaines en automne et en hiver. Chaque visite était plus brève que la dernière, et nous paraissait plus précieuse. Quand ma mère a décidé de vendre la maison, fin 2023-début 2024, nous avons eu l’impression que notre foyer nous glissait entre les doigts », poursuit le photographe, qui transpose alors Alone Together sur les pages d’un « livre au découpage et au design traditionnel, pensé comme un hommage sensible à la notion de “chez soi“ ».
Le deuil d’un lieu-phare
Sur place, les prises de vue deviennent alors des témoignages. Des traces d’une histoire qui s’impriment sur les objets et viennent marquer la mémoire durablement. Une constellation sur la peau nue d’un dos, une embrassade zébrée par l’ombre des rideaux, un clair de lune nuageux suivi d’un orage électrisant, des visages qui disparaissent, dans l’ombre d’un vêtement ou à la lumière aveuglante d’un flash, un bâtiment englouti par la brume et dévoré par les nuées d’oiseaux… Avec une délicate mélancolie, Devin Oktar Yalkin brouille les frontières entre réel et fiction pour y installer sa propre narration. En filigrane, il déjoue les attentes : dans un monochrome omniprésent, il multiplie pourtant les nuances pour colorer ses images d’une noirceur inquiétante ou d’une douceur onirique.
Conteur d’une histoire intime, il applique aux paysages océaniques comme aux scènes banales ou aux gestes de l’ordinaire une puissance émotionnelle palpable. Celle-là même qui l’accompagne tandis qu’il se prépare au deuil d’un lieu-phare, permettant à la famille de se réunir et d’exister en chœur. « Au centre du projet, il y a mes parents et ce qu’ils ont créé pour nous. Il y a cette maison, devenue à la fois une structure physique et un ancrage affectif. Il y a ce qu’on laisse derrière : les choses, les impressions, les fragments et la manière dont on garde ce qui nous a, un jour, définis. Il s’agit d’une exploration de la transformation et de la sensation de perte qui s’attarde bien après que l’espace a disparu », conclut le photographe.
Alone Together, publié chez Zone, est disponible en précommande au prix de 55€.