Le monde ne tourne plus rond

Pour sa 37e édition, Visa pour l’image continue de nous montrer frontalement, par l’image et sa légende, l’état du monde tel qu’il est, et les crises qu’il traverse.

« Parce qu’il tourne encore moins rond que d’habitude, le monde n’a jamais eu autant besoin de Visa pour l’image »

Jean-François Leroy, directeur du festival Visa pour l’image de Perpignan nous rappelle à quel point « le monde va mal » et aussi combien « le journalisme est un métier en première ligne face à toutes les mauvaises nouvelles de la planète ».

Comme il le fait depuis maintenant 37 ans, le festival international du photojournalisme de Perpignan nous montre par l’image les crises mondiales, non avec objectivité, « premier mot que nous devrions bannir de notre folklore journalistique », pointe le directeur, mais en s’efforçant toujours à tendre vers « l’honnêteté ». Visa pour l’image sélectionne chaque année le meilleur du photojournalisme « provenant du terrain et non des réseaux sociaux ; des images faites par des humains et non par des réseaux sociaux ».

Les yeux de Gaza

Ils sont les yeux de Gaza. Le photojournaliste Saher Alghorra a reçu le 3 septembre dernier le Visa d’or humanitaire du CICR, récompensant chaque année un photojournaliste professionnel ayant couvert une problématique humanitaire en lien avec un conflit armé, pour son travail réalisé dans la bande de Gaza.

« Je continuerai à documenter les épreuves,
la résilience et la force des familles palestiniennes prises au piège,
jusqu’à ce que, espérons-le, leur calvaire prenne fin »

Encore aujourd’hui sur place, il a tenu à adresser un message vidéo, dans la fumée des décombres. « Mon travail se concentre sur la souffrance des civils pendant le conflit. Nous travaillons depuis 700 jours dans des conditions difficiles et exceptionnelles […] cette guerre est inédite, nous n’avons jamais vu cela nulle par ailleurs, une guerre aussi violente et brutale », a-t-il rappelé. Ses images témoignent du drame humain qui s’y déroule et de l’extrême implication des photographes qui parviennent à le documenter sous les bombes, les évacuations et la famine. « Je continuerai à documenter les épreuves, la résilience et la force des familles palestiniennes prises au piège, jusqu’à ce que, espérons-le, leur calvaire prenne fin », écrit-il.

Des foules massives de Palestiniens qui avaient été déplacés vers le sud de la bande de Gaza retournent vers le nord après la décision d’Israël d’autoriser leur retour dans leur ville pour la première fois depuis les premières semaines de la guerre contre le Hamas. Aux alentours du pont Wadi Gaza, ville de Gaza, 27 janvier 2025. © Saher Alghorra / Zuma Press / Lauréat 2025 du Visa d’or humanitaire du Comité International de la Croix-Rouge (CICR)
Ville de Gaza, mai 2024. © Fatma Hassona

Fatima Hassouna, elle aussi, documentait le quotidien des habitants de Gaza depuis octobre 2023. C’était chez elle. Elle a été tuée il y a six mois, le 16 avril 2025, avec 10 membres de sa famille, lors d’un bombardement israélien. Elle avait 25 ans. Le festival lui rend hommage en exposant ses photographies au coeur du quotidien des Gazaouis. La franco-iranienne Sepideh Farsi lui avait dédié un documentaire, Put your soul on your hand and walk, projeté au festival de Cannes cette année, compilant les échanges téléphoniques et vidéos entre la réalisatrice et la jeune journaliste.

Des ombres et des ruines

« 30% du territoire ukrainien est ravagé et miné »

Elena sort de chez elle pour aller chercher de l’eau potable livrée par le pasteur Oleg, le seul volontaire qui apporte encore de l’aide dans Vouhledar. La ville totalement dévastée est quotidiennement bombardée par les forces russes. Vouhledar, région de Donetsk, Ukraine, 23 août 2024. © Gaëlle Girbes / Lauréate 2024 du Prix Pierre & Alexandra Boulat

Survivre au milieu des ruines, c’est aussi le quotidien d’une partie du peuple ukrainien. La photographe française Gaëlle Girbes s’est rendue auprès des habitants qui ont décidé de rester au milieu de la guerre. Comme dans le village de Kam’yanka, dans l’oblast de Kharkiv. Il comptait 863 habitants avant l’invasion russe. Il n’en reste aujourd’hui plus que 47. La ville de Vouhledar comptait plus de 18 000 habitants. Ils ne sont plus que 139 recensés.

La photojournaliste nous rappelle ainsi que « 30% du territoire ukrainien est ravagé et miné » et qu’au total 4,6 millions d’Ukrainiens auraient perdu leur logement. Gaëlle Girbes montre ces femmes et ces hommes des ruines, reconstruisant leur habitations avec des matériaux de récupération, cultivant un potager pour se nourrir en dépit du risque de mines. « La guerre les a renvoyés d’une époque moderne et confortable à une époque médiévale », rapporte-t-elle.

Chaque année Visa s’attache à montrer aux visiteurs les guerres oubliées. L’Irlandais Ivor Prickett du New York Times a été récompensé par le Visa d’Or pour son travail sur la guerre au Soudan. Il a été l’un des rares journalistes à pouvoir accéder au pays pour couvrir la bataille de Khartoum qui a opposé l’armée soudanaise à la milice paramilitaire FSR (Forces de soutien rapide) entre 2023 et 2025, pour le contrôle de la capitale.

Les cris de la Terre

Le festival s’attarde aussi sur la crise climatique et la surconsommation mondiale. Depuis plus d’une décennie, George Steinmetz a parcouru une quarantaine de pays pour nous montrer comment est produit ce qui peut se retrouver dans notre assiette.

« Avec une population mondiale qui devrait atteindre 9,7 milliards d’habitants à l’horizon 2050 et l’essor du niveau de vie dans les pays en développement rapide, il est estimé que la production alimentaire mondiale devra doubler au cours des trente prochaines années », nous rappelle-t-il à travers ses images saisissantes, parfois prises du ciel en drone ou en parapente à moteur, d’agriculture ou d’élevages intensifs. Un projet au long court récompensé cette année par le Visa d’or d’honneur du Figaro Magazine.

Sur les hauts plateaux d’Amhara en Éthiopie, à une altitude de 2 500 mètres, des villageois récoltent délicatement à la main des tiges de teff. Cette céréale hautement nutritive, l’une des premières à avoir été domestiquées, nourrit aujourd’hui quelque 50 millions de personnes dans la Corne de l’Afrique, en proie à l’insécurité alimentaire. Malgré sa résistance à la sécheresse, les rendements sont faibles. © George Steinmetz
Des recrues du Congrès national pour la défense du peuple (CNDP), mouvement rebelle soutenu par le Rwanda, s’entraînent dans le secteur des gorilles. Le CNDP a réapparu sous le nom de M23 en 2012 et a été actif en 2017, puis à nouveau en 2022. Le M23 contrôle actuellement la majeure partie du parc. 15 février 2008. © Brent Stirton

Certains tentent de préserver les trésors de biodiversité. Le Parc national des Virunga est le plus ancien et le plus grand parc d’Afrique. Situé dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC) celui-ci est menacé par des groupes armés. Le photographe Brent Stirton a suivi ceux qui tentent de sauvegarder ce territoire protégé. Un reportage récompensé par le Visa d’or Magazine. Aujourd’hui, plus de la moitié de ce parc est aux mains des rebelles du M23, soutenus par le Rwanda. Contrôlant notamment les villes de Goma et de Bukavu, le Mouvement du 23 mars est aussi au coeur du travail de la photojournaliste Paloma Laudet qui s’est rendue auprès de la population vivant, dans la crainte, sous cette nouvelle autorité.

Rocky Fire (2015), Camp Fire (2018), Bear Fire (2020), Dixie Fire (2021)… Depuis 2015, Josh Edelson couvre les incendies dans l’Ouest américain et témoigne de l’intensité croissante de ces monstres de flammes. L’Eaton Fire qui a ravagé les alentours de Los Angeles en janvier dernier, faisant plus de vingt morts, 12 000 bâtiments détruits et 150 000 habitants évacués, a été qualifié par le président Biden comme « le plus dévastateur de l’histoire de la Californie ». Dans l’enfer du brasier, Josh Edelson capture le combat des pompiers mais aussi la détresse et la colère des habitants qui ont tout perdu.

Un pompier tente de contenir les flammes menaçant des habitations lors de l’incendie de Creek, dans le comté de Madera. © Josh Edelson / AFP

Les oubliés du monde

Donner une image aux oubliés. Figure de la photo sociale, Jean-Louis Courtinat présente 40 ans de carrière consacrés aux plus fragiles, aux sans-abri, handicapés, personnes âgées… Assistant de Robert Doisneau, Courtinat est un humaniste. « Il ne s’agit pas pour lui de donner de leçon, il faut simplement être juste », salue Heloise Conesa Conservatrice en chef du patrimoine chargée de la collection de photographie contemporaine de la Bibliothèque nationale de France (BnF). Pendant 40 ans, le photographe a parcouru la France et a arrêté son objectif auprès des exclus et des invisibles.

« J’ai toujours essayé de photographier, non pas seulement la pauvreté et le drame, mais aussi de montrer la dignité des gens »

On ne peut s’empêcher d’y associer la photographie d’Eugene Richards, Stephen Shames et de Jean-Pierre Laffont qui se sont eux aussi attachés à montrer les oubliés de l’histoire. « Les États-Unis demeurent un grand pays. Mais il y a aussi l’autre côté. Il y a l’idéal, et ce qui se passe réellement », décrit Stephen Shames (retrouvez son interview à Blind ici).

Le photographe originaire du Massachussets, qui a été l’intime des Black Panthers, a aussi dédié ses 60 ans de photographie à montrer la réalité des « millions d’enfants dans la rue » et à donner un visage à la détresse sociale aux Etats-Unis et dans le monde. « J’ai toujours essayé de photographier, non pas seulement la pauvreté et le drame, mais aussi de montrer la dignité des gens. »

Distribution de soupe à l’orphelinat d’Ungureni. Roumanie, 2000. © Jean-Louis Courtinat
Célébrations du Jour de l’Indépendance, Tioga, Dakota du Nord, 2012. Un ancien combattant de la Seconde Guerre mondiale présente ses décorations militaires reçues pour acte de bravoure. © Eugene Richards
Touché par la souffrance des enfants qui travaillent, Jean-Pierre Laffont a documenté leur calvaire dans douze pays au cours d’une année (entre 1979 et 1980). Ici, un enfant employé comme vendeur ambulant à Istanbul, en Turquie. © Jean-Pierre Laffont
Vancouver, Colombie-Britannique, Canada, 1974. Deux garçons devant un mur de graffitis. © Stephen Shames

Jean-Pierre Laffont, 90 ans, reçoit à Visa une formidable rétrospective, (son interview dans Blind ici), sur ses années à couvrir le monde, en particulier les Etats-Unis, où il a posé le pied pour la première fois en 1965. Si pour lui « le rêve américain a changé » et « a un autre visage aujourd’hui » il continue d’aimer « ce pays qui m’a donné ma chance. Et je continue à l’aimer tendrement avec beaucoup d’affection et de respect ».

Des années 1960 à 1990, il sera aux première loges des pages de l’histoire americaine : manifestations contre la guerre du Vietnam, démission de Richard Nixon, assassinat de Martin Luther King, la montée du mouvement noir américain, du Ku Klux Klan, le décollage d’Apollo XI… Ses photos sont dans les manuels d’histoire. Photographe des célébrités (Brigitte Bardot, Charles Aznavour, Alfred Hitchcock, André Malraux…), il ira aussi auprès des jeunes du Bronx, dans les prisons, chez des agriculteurs et familles pauvres de l’Arkansas ou de la Georgie pour comprendre ce pays d’adoption.

« Se faire photographier est un moyen de sortir de l’ombre et de ne pas être oublié. » A 81 ans, Eugene Richards montre lui aussi les visages silencieux de l’Amérique. Extraite de son livre Do I know you ? (Est-ce que je vous connais ?), son exposition parcourt ses décennies de photographies – « je ne sais toujours pas pourquoi les gens me laissent entrer dans leur vie », avoue l’ancien membre de Magnum -, animées par cette curiosité, cette envie de pousser la porte des plus démunis, de les écouter, « sans poser aucune question », et de garder une trace.

Des vétérans d’Irak laissés pour compte, aux ombres de l’esclavage, ses images d’une grande sensibilité évoque l’amour et l’espoir d’une Amérique qu’on oublie de regarder. « Même si les chiffres baissent, on parle encore de 30 millions de pauvres (pour une population de plus de 340 millions d’habitants, NDLR) dans le pays. La réalité est là. Beaucoup de sujets comme les questions raciales ou de genre sont remis au premier plan. » Alors Eugene Richards a décidé de repartir cette année sur les routes d’Amérique, « pour essayer, moi aussi, de comprendre où nous en sommes et vers où nous allons… ».

37e festival international de photojournalisme Visa pour l’image, à Perpignan, jusqu’au 14 septembre, tous les jours de 10h à 20h, Entrée libre. Projection d’une sélection de reportages les 28 et 29 novembre au Théâtre Nanterre-Amandiers (Hauts-de-Seine), gratuit sur réservation.

Le major Ashraf Elbashir, officier de l’armée soudanaise, marche le long du pont Shambat à Khartoum-Nord, qui a été détruit. © Ivor Prickett pour The New York Times / Lauréat 2025 du Visa d’or News Roger Thérond soutenu par Paris Match

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