Après une année passée à la tour LUMA à Arles, où elle a été dévoilée pour la première fois de mai 2023 à mai 2024, l’exposition la plus complète jamais réalisée sur l’œuvre de Diane Arbus est désormais présentée à New York, ramenant son travail dans les rues qui l’ont façonnée.
L’exposition est rendue possible grâce à la Fondation LUMA, créée en 2004 par la philanthrope suisse Maja Hoffmann. Plus qu’un mécène, LUMA est un vecteur de production pour des œuvres contemporaines qui abordent des questions urgentes comme le climat, la culture, les droits humains et l’éducation.
Au fond d’un long couloir sombre, une lumière éclatante attire le spectateur, pour l’entraîner dans l’univers singulier de Diane Arbus, et le transporter du moment présent vers ce moment photographique étrange si propre à l’Américaine, presque dérangeant parfois.
À l’entrée de l’exposition, une frise chronologique retrace le parcours de sa vie, de ses premières années à New York à ses plus grandes réussites. Arbus débute sa carrière créative aux côtés de son mari Allan, travaillant comme styliste de mode avant de se tourner vers la photographie. Sa vision s’affine lors de ses études auprès de Lisette Model entre 1955 et 1957, pour finalement s’épanouir avec sa série « Portraits of Eccentrics », publié dans le magazine Harper’s Bazaar en 1961.
Les images d’Arbus paraissent bientôt également dans Esquire, le New York Times Magazine et d’autres publications. Elle reçoit deux bourses Guggenheim, en 1963 et 1966, et grandit avec l’exposition désormais emblématique « New Documents » de 1967 au MoMA. Après sa mort en 1971, Arbus devient la première photographe américaine à être présentée à la Biennale de Venise, le célèbre festival artistique italien, l’année suivante.
Au Park Avenue Armory, dans la même salle, un projecteur propose discrètement un flux de regards changeants. Des gros plans sur les portraits que nous allons découvrir. Un prologue intime, chaque regard offrant un aperçu des vies et des histoires inédites qui peuplent l’exposition.
À l’intérieur de la salle d’exposition, des centaines de photographies, 455 pour être exact, sont exposées dans l’espace dans une installation tentaculaire. Un miroir au fond de la salle dédouble la vue, donnant l’impression que la constellation de visages et de figures est infinie. C’est un puissant témoignage de la beauté, de la complexité et de l’étrangeté de la condition humaine photographiée par Diane Arbus.
Le terme d’installation n’est pas usurpé pour qualifier la scénographie de l’exposition, particulièrement originale. Le parcours n’est ni chronologique ni thématique « mais laisse la place au hasard et permet un rapport direct avec l’œuvre, sans filtre », revendique Matthieu Humery, commissaire de l’exposition. Un parti pris qu’il compare à la manière de travailler de Diane Arbus lorsqu’elle arpentait les rues de New York à la recherche de ses modèles. Une sorte de portrait en creux de la photographe, donc. Placé au centre d’une grande pièce de 1000 m2, le dispositif sous forme d’une trentaine de structures métalliques accueillant les tirages ainsi disséminés dans l’espace invite le spectateur à se perdre, à faire des aller-retours.
Le photographe Neil Selkirk, ancien élève de Diane Arbus et la seule personne à avoir jamais été autorisé à tirer ses œuvres, revient sur le soin méticuleux apporté à chaque tirage argentique. Ses mots font écho à l’esprit de l’exposition, où chaque image porte le poids de sa quête incessante. « La photographie de Diane Arbus est le résultat de cette recherche inlassable », écrit-il. « La somme d’innombrables heures de marche, dictées autant par l’élément du hasard que par l’intuition indescriptible de l’instinct. »
Pendant plus de trois décennies, Neil Selkirk a conservé une seule épreuve d’impression de chaque image qu’il a tirée, témoignage discret du soin et du savoir-faire qui ont présidé à l’héritage de Diane Arbus. En 2011, la Fondation LUMA a acquis cette collection rare, soigneusement sélectionnée.
Réfléchissant à la délicate responsabilité de préserver la vision d’Arbus, Selkirk écrit : « Afin d’être certain que je n’interprétais pas simplement son travail, j’ai entrepris, chaque fois qu’une copie était disponible, d’essayer de dupliquer une copie existante qu’elle avait faite de chaque image. »
« L’objectif et la définition du succès restaient les mêmes : réaliser des tirages tels que personne ne puisse déterminer, d’après les caractéristiques de l’image elle-même, si c’était elle ou moi qui l’avait imprimée. » Dans chaque détail, l’œuvre de Selkirk devient un acte de dévotion, faisant écho à Arbus sans jamais faire d’ombre à la sienne.
Selkirk a imaginé l’œuvre d’Arbus non pas comme une progression linéaire, mais comme un réseau d’instants interconnectés, d’images reliées par un fil invisible de regards, de gestes et de sens. « Comme Diane Arbus à New York, le spectateur est invité à déambuler, à passer, à faire le tour et à traverser. Il n’y a pas de parcours standard, mais une infinité de possibilités. »
L’exposition a surtout le mérite de montrer les multiples facettes du travail de l’Américaine et des aspects moins connus. Ainsi un tiers des images sont rectangulaires, dont un autoportrait où elle apparaît enceinte, ou encore des portraits de personnalités tels Marcel Duchamp ou Norman Mailer. Tout aussi surprenant, un portrait en plongée, elle qui avait l’habitude de saisir ses modèles frontalement.
Si on sait qu’elle a beaucoup photographié les marginaux, les freaks, les personnes de petite taille, les handicapés, etc., l’exposition révèle des images sociales dans la veine d’un Lewis Hine, avec des vues d’intérieur de familles afro-américaines prises dans en Caroline du Sud en 1968 ou encore les Red Stockings, un groupe féministe radical, à Boston en 1969. Autres curiosités : les paysages – rares – se révèlent pour la plupart des leurres, par exemple un papier peint dans un hall d’immeuble à New York en 1966 ou encore un château à Disneyland en Californie en 1962, autrement dit un décor.
L’exposition se conclut par une projection rendant hommage à l’approche novatrice d’Arbus en matière de photographie, qui la distingue des autres photographes. Un film, intitulé Ce que Diane Arbus ne faisait pas, et comment elle ne le faisait pas, propose une conversation approfondie entre Neil Selkirk et Darius Himes, responsable international de la photographie chez Christie’s. Filmé à la fondation LUMA à Arles, ce dialogue offre un regard plus approfondi sur la vision d’Arbus, ce qu’elle a choisi de montrer, et tout aussi percutant, ainsi que sur les récits photographiques auxquels elle a refusé de participer.
Le monde d’Arbus ne se limite pas à ces murs ; il respire et s’épanouit à chaque regard, à chaque pose. Dans cette constellation de visages, les histoires cachées attendent d’être révélées.
« Diane Arbus : Constellation » est visible jusqu’au 17 août 2025 au Park Avenue Armory à New York.