L’entre-deux monde de Marshall To

Premier ouvrage monographique du photographe Marshall To, publié par Charcoal Press, Blank Notes explore la frontière poreuse entre nature canadienne et cosmologie taoïste.

Certaines œuvres n’appartiennent ni tout à fait au monde visible, ni tout à fait à l’invisible mais semblent suspendues dans un entre-deux troublant. Les images de Marshall To se tiennent précisément sur cette ligne de crête. Entre les paysages du grand ouest canadien et les récits ancestraux du taoïsme transmis par ses parents, il tisse une mythologie personnelle où la photographie devient un médium entre deux réalités.

L’enfance du photographe se déroule à Red Deer, une bourgade de l’Alberta où sa famille sino-canadienne pratique sa spiritualité au quotidien et tient un restaurant chinois. Son père croyait que les humains vivaient dans un monde physique qui existait simultanément avec le monde surnaturel, entourés par les esprits des êtres chers : ceux qui attendaient la réincarnation et ceux qui demeuraient, agités et vindicatifs.

Extrait de « Blank Notes » de Marshall To, publié par Charcoal Press
Extrait de « Blank Notes » de Marshall To, publié par Charcoal Press

Ces croyances imprègnent l’imaginaire du jeune Marshall To. « Il me semblait tout naturel que le voile séparant les vivants des morts puisse être aussi mince que la ligne entre la vie et la mort », se souvient-il. Et si le visible n’était que la surface d’une réalité plus vaste, peuplée d’entités occultes ? Cette impression innerve Blank Notes, construit autour de la fête des Esprits Affamés.

Selon la cosmologie taoïste, le quinzième jour du septième mois lunaire, les portes de l’enfer s’ouvrent et les âmes errantes se réincarnent temporairement en créatures terrestres pour chercher subsistance. Ce jour-là, les familles taoïstes vénèrent les défunts, offrent des prières à leurs ancêtres décédés pour obtenir protection et brûlent des « hell notes », de l’argent destiné à aider les fantômes à vivre confortablement dans l’au-delà.

La prudence est de mise. Les esprits rôdeurs sont dangereux et revêtent les attraits de hiboux, de serpents, de papillons de nuit, d’élans ou de loups. Certains peuvent même adopter l’apparence d’un homme ou d’une femme séduisante pour posséder les vivants. « Ce moment de l’année est à la fois une célébration et un avertissement : il faut marcher avec précaution, ne pas offenser ceux qu’on ne voit pas, car les portes sont ouvertes et les fantômes ont faim. » C’est cet espace interstitiel que traque l’artiste.

Extrait de « Blank Notes » de Marshall To, publié par Charcoal Press
Extrait de « Blank Notes » de Marshall To, publié par Charcoal Press

Ombres et lumière

Le parcours de Marshall To passe par la cuisine avant l’image. En devenant chef à Vancouver, il prolonge une tradition familiale où la nourriture fait partie intégrante de la culture. Surtout, elle servait de langage pour communiquer quand les mots manquaient entre générations immigrantes. La photographie culinaire, qu’il pratique parallèlement, révèle sa fascination pour la lumière et sa capacité à sculpter ou à dissoudre le réel.

Cette sensibilité, acquise en stylisant des plats pour des magazines locaux, l’entraîne vers des contrées plus sauvages. Marshall To délaisse progressivement les fourneaux à la poursuite d’animaux qui peuplent les étendues canadiennes. « Je vois le lien entre cuisine et photographie », explique-t-il à Blind. « La nourriture est un aspect si important de la communication et de l’amour, elle peut désarmer une personne immédiatement. Je crois que les photos ont un pouvoir similaire. »

Au fil de ses échappées « pour le plaisir et l’intrigue », sa photographie se mue en quête existentielle. Les créatures aux bois ramifiés, les rapaces nocturnes et autres silhouettes fantomatiques de loups qu’il saisit dans l’obscurité acquièrent une dimension totémique. « Il y a des animaux et des paysages que l’on ne trouve qu’en Alberta ou en Colombie-Britannique. Je photographie à travers des verres d’eau ou du film plastique, avec l’obturateur grand ouvert. »

Extrait de « Blank Notes » de Marshall To, publié par Charcoal Press
Extrait de « Blank Notes » de Marshall To, publié par Charcoal Press

Son noir et blanc relève d’une nécessité plutôt que d’une préférence esthétique. En privant ses images de couleur, Marshall To nous plonge dans une temporalité indéterminée où le Canada contemporain se mêle aux légendes millénaires. Le grain épais de ses tirages, les halos de lumière qui mangent les contours, les flous qui dissolvent les silhouettes sont autant de procédés qui matérialisent l’idée taoïste d’un réel en perpétuelle métamorphose.

Le tremblé de sa photographie trouve sa pleine incarnation dans les scènes nocturnes où les animaux – aigles perchés sur des branches squelettiques, chevreuils dont les yeux reflètent la lumière comme des orbes surnaturels, oiseaux en vol – semblent surgir d’un autre plan de réalité. Chez Marshall To, photographier n’est pas figer mais révéler l’instabilité fondamentale du monde, son caractère fluctuant, onirique.

Extrait de « Blank Notes » de Marshall To, publié par Charcoal Press
Extrait de « Blank Notes » de Marshall To, publié par Charcoal Press

« C’est une vie que j’ai toujours vécue, alors oui, je crois que cela se reflète dans mon travail », confie-t-il. « La barrière entre ces deux mondes était autrefois beaucoup plus grande, car je n’étais pas toujours aussi ouvert ou à l’aise dans ma peau, mais en vieillissant, cette barrière s’est effondrée et maintenant ils travaillent en relative harmonie. »

Ses images sont comme les fragments de rêves dont on ne conserverait que les fulgurances visuelles au réveil, suffisamment précis pour attester d’une présence, mais assez flous pour entretenir le doute. Les images qui en résultent possèdent une intensité rare. On y sent la présence du corps photographiant, sa fragilité, son effroi contenu, sa fascination mêlée de révérence pour les créatures qui acceptent de se laisser entrevoir.

L’objet-livre lui-même, avec son papier mat et ses tranches peintes en noir, prolonge cette sensation de basculement progressif dans un autre monde, comme si l’objet physique participait du rituel.

Extrait de « Blank Notes » de Marshall To, publié par Charcoal Press

Un autoportrait diasporique

Au-delà de son exploration du surnaturel taoïste, Blank Notes constitue aussi un autoportrait oblique de l’identité diasporique. Marshall To appartient à cette génération d’enfants d’immigrants qui grandissent en négociant constamment entre des systèmes de valeurs hétérogènes, parfois contradictoires. Longtemps, il compartimente son identité : d’un côté le Canadien occidental rationnel, de l’autre le fils de famille chinoise pétri de traditions. Mais avec ce livre, il refuse cette fragmentation et embrasse la complexité.

« Je pense que c’était aussi simple que de choisir de photographier ce que je ne trouvais pas intéressant au début mais qui était juste devant moi tout le temps », poursuit l’artiste. « Je chassais toujours des choses excitantes à photographier. Ce n’est que lorsque j’ai réalisé que ce qui rend mon travail unique, c’est tout ce qui le fait tel qu’il est : mes intérêts, ma famille, mon présent. J’ai photographié mon père, mon neveu et ma nièce. C’était intentionnel pour moi de les intégrer car je regardais ma famille aller dans différentes directions, jeune et vieux, malade et en bonne santé. »

Extrait de « Blank Notes » de Marshall To, publié par Charcoal Press
Extrait de « Blank Notes » de Marshall To, publié par Charcoal Press


Les paysages de l’Alberta si photogéniques, photographiés dans un noir et blanc atemporel, les animaux sauvages du Canada investis de la charge symbolique des esprits taoïstes : tout converge pour créer une œuvre profondément syncrétique. Marshall To ne cherche pas à réconcilier ces héritages mais à les laisser coexister dans leur tension productive, à faire de cette discordance un espace créatif.

Blank Notes devient ainsi un livre sur l’identité autant que sur la spiritualité, un hommage aux êtres hybrides que sont les immigrants et leurs descendants, capables de naviguer entre plusieurs mondes sans appartenir pleinement à aucun, transformant cette indétermination en richesse plutôt qu’en manque. Dans cette optique, les Esprits Affamés ne sont pas seulement des figures du folklore taoïste, mais aussi des métaphores de l’expérience diasporique elle-même.

Des êtres qui errent entre deux réalités, cherchant subsistance et reconnaissance. N’est-ce-pas là le propre de l’artiste ?

Blank Notes de Marshall To est publié par Charcoal Press et disponible au prix de 65 €.


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