Publié par teNeues cet été, Last Laughs est le dernier livre qu’Elliott Erwitt a personnellement conçu peu avant sa disparition en 2023. Légende de l’agence Magnum et observateur infatigable de la vie moderne, le photographe a réuni pour cet ouvrage 120 images en noir et blanc, choisies comme autant de clins d’œil au monde. Le livre, au format imposant (27,5 × 34 cm), fait figure d’hommage à sa carrière, mais aussi de testament visuel où se mêlent ironie et nostalgie.
Les photographies couvrent plus de cinq décennies de travail, des rues de New York aux plages de Saint-Tropez, des palaces de Las Vegas aux musées parisiens. On retrouve plusieurs de ses images cultes : un visiteur au Metropolitan Museum de New York qui scrute un tableau, mimant la posture de son sujet; des chiens saisissant l’attention du spectateur par leur attitude quasi humaine; un couple en maillot de bain, surpris à Honolulu, offrant une scène de comédie involontaire.
Erwitt disait souvent qu’il photographiait les chiens parce qu’ils « ne posent pas d’objection et ne demandent jamais de tirages » : dans Last Laughs, ils apparaissent à nouveau comme les complices idéaux de son humour discret. Ces animaux, souvent secondaires dans d’autres œuvres de son époque, deviennent ici des personnages centraux — on les voit prendre la pose, observer, parfois tenir littéralement le regard. Ce regard canin, libre de complexes, est aussi un peu celui du photographe. « La photographie est un art d’observation. Il s’agit de trouver quelque chose d’intéressant dans un lieu ordinaire… J’ai découvert que cela dépend peu des choses que l’on voit et tout de la façon dont on les voit. »
On retrouve dans ce livre ce qui a fait la renommée d’Elliott Erwitt. Certaines images sont de véritables cartes postales absurdes : à Versailles, en 1975, une silhouette solitaire semble hors du temps, minuscule devant la grandeur du château. Ailleurs, à Managua en 1957, Erwitt saisit la gravité d’une scène politique, mais avec une touche de décalage qui désamorce la solennité. « L’intérêt de prendre des photos, c’est de ne pas avoir à expliquer les choses avec des mots », disait le photographe.
L’un des clichés les plus mémorables montre une locomotive à vapeur filant à travers une prairie désertique, tandis qu’à côté, une voiture roule sur une route parallèle. L’effet de double rythme entre l’acier fumant de la locomotive et la carrosserie brillante de la voiture crée un petit choc visuel et poétique — c’est typiquement ce genre de scène que Erwitt affectionne : des cadres simples, presque banals, mais où la composition, le décalage, le moment s’accordent pour surprendre.
Le livre joue lui sur l’effet de séquence : chaque double page est conçue comme un récit visuel, alternant moments de pure comédie et instants de mélancolie. Last Laughs révèle aussi et surtout des images moins connues, choisies par Erwitt pour dialoguer entre elles, avec cet humour qui n’est jamais anodin, utilisé comme un moyen de faire face à la complexité du monde. Par un photographe qui continue de nous tendre un miroir, même après sa disparition.
Last Laughs, d’Elliott Erwitt est disponible chez TeNeues au prix de 65€.