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Les Rencontres d’Arles sous le prisme du documentaire 

La 55e édition des Rencontres d’Arles fait la part belle aux écritures documentaires, des démarches les plus classiques du 20e siècle aux approches contemporaines les plus expérimentales racontant le monde autrement. Autant de projets qui questionnent le statut de la photographie et notre relation aux images.

Depuis quatre éditions qu’il a pris ses fonctions, le directeur des Rencontres d’Arles Christoph Wiesner répète souvent qu’il conçoit le festival comme une caisse de résonnance, à la fois du monde et des pratiques photographiques, comme le prouve « Un état de conscience » et « Sous la surface », les intitulés de 2023 et 2024. Dans la programmation, cela se traduit par une place privilégiée accordée à la photographie documentaire, genre qui a considérablement évolué ces deux dernières décennies avec des approches mêlant réel et fiction. Marquées par le passage de l’argentique au numérique, les années 2000 ont en effet ouvert l’ère des images, non seulement pour la prise de vue mais aussi pour l’impression, décuplant les possibilités créatives et changeant radicalement la manière dont les images sont exposées. 

Ce parcours commence avec une auteure classique, Mary Ellen Mark (1940-2015), présentée à l’Espace Van Gogh. Le caractère rétrospectif de l’exposition a incité les commissaires à choisir une articulation par série. Cela permet de souligner les grands sujets de son corpus et la façon de travailler de l’Américaine qui définissait son travail ainsi : « Je veux que mes photographies traitent des émotions et des sentiments essentiels que nous éprouvons tous ».

Mary Ellen Mark. La famille Damm dans sa voiture, Los Angeles, California, 1987. Avec l’aimable autorisation de The Mary Ellen Mark Foundation / Howard Greenberg Gallery.
Mary Ellen Mark. La famille Damm dans sa voiture, Los Angeles, California, 1987. Avec l’aimable autorisation de The Mary Ellen Mark Foundation / Howard Greenberg Gallery.
Mary Ellen Mark. Baiser dans un bar, New York, 1977. Avec l’aimable autorisation de The Mary Ellen Mark Foundation / Howard Greenberg Gallery.
Mary Ellen Mark. Baiser dans un bar, New York, 1977. Avec l’aimable autorisation de The Mary Ellen Mark Foundation / Howard Greenberg Gallery.
Mary Ellen Mark. Manifestation féministe, New York, 1970. Avec l’aimable autorisation de The Mary Ellen Mark Foundation / Howard Greenberg Gallery
Mary Ellen Mark. Manifestation féministe, New York, 1970. Avec l’aimable autorisation de The Mary Ellen Mark Foundation / Howard Greenberg Gallery

Dans les salles se succèdent les femmes militantes dans les années 1970, Jeanette, les jumeaux, bal de promo, pédiatrie, les suprémacistes blancs, l’unité psychiatrique pour femmes de l’Hôpital d’État de l’Oregon où elle passe six semaines, la famille Damm, son travail en couleur sur la prostitution, ses portraits de stars, etc. Mais de tous ces sujets qu’elle traite sur le long terme – une des règles d’or du documentaire –, c’est Erin Charles, allias Tiny, qu’elle suit le plus longtemps, de 1983 à 2014.

Son portrait à la robe noire est mis en valeur avec un plus grand format, comme la plupart des icônes de l’exposition. Pour le reste, les tirages noir et blanc encadrés sont sobrement alignés incitant à une lecture individuelle des images et ainsi à plonger dans chacune de ces « histoires » bouleversantes d’humanité. Des vitrines présentent aussi planche-contact, magazines et autres livres permettant de s’immerger dans cette époque de l’argentique où les photographes découvraient leurs images non pas au moment de la prise de vue, mais a posteriori.

Changement total d’atmosphère avec Cristina de Middel (1975), photographe espagnole basée au Brésil et actuelle présidente de l’agence Magnum, qui signe l’une des installations les plus réussies de cette édition. Sa démarche est caractéristique de l’évolution de la photographie documentaire qui accorde une place grandissante à la fiction, et plus encore, à l’imaginaire. Comme Mary Ellen Mark, elle est diplômée en beaux-arts et en photojournalisme et travaille sur le long terme. Commencé en 2015, « Voyage au centre » porte sur la migration sud-américaine vers les États-Unis. Prenant à rebours les clichés sur les migrants, Cristina de Middel invite le spectateur à vivre une expérience dans l’église des Frères Prêcheurs divisée en deux par une cimaise qui traverse l’espace, allégorie de la frontière – et du mur – séparant le Mexique, point de passage obligatoire, et les États-Unis.

Cristina De Middel. La porte noire [La Puerta Negra], série Voyage au centre, 2021. Avec l’aimable autorisation de l’artiste / Magnum Photos.
Cristina De Middel. La porte noire [La Puerta Negra], série Voyage au centre, 2021. Avec l’aimable autorisation de l’artiste / Magnum Photos.
Cristina De Middel. Revenir à nouveau [Volver Volver], série Voyage au centre, 2021. Avec l’aimable autorisation de l’artiste/Magnum Photos.
Cristina De Middel. Revenir à nouveau [Volver Volver], série Voyage au centre, 2021. Avec l’aimable autorisation de l’artiste/Magnum Photos.
Cristina De Middel. Une pierre sur le chemin [Una Piedra en el Camino], série Voyage au centre, 2021. Avec l’aimable autorisation de l’artiste/Magnum Photos.
Cristina De Middel. Une pierre sur le chemin [Una Piedra en el Camino], série Voyage au centre, 2021. Avec l’aimable autorisation de l’artiste/Magnum Photos.
Cristina De Middel. Nuage voyageur [Nube Viajera], série Voyage au centre, 2021. Avec l’aimable autorisation de l’artiste / Magnum Photos.
Cristina De Middel. Nuage voyageur [Nube Viajera], série Voyage au centre, 2021. Avec l’aimable autorisation de l’artiste / Magnum Photos.
Cristina De Middel. Celle qui s’en est allée [La que se Fue], série Voyage au centre, 2021. Avec l’aimable autorisation de l’artiste / Magnum Photos.
Cristina De Middel. Celle qui s’en est allée [La que se Fue], série Voyage au centre, 2021. Avec l’aimable autorisation de l’artiste / Magnum Photos.

Côté Mexique : des plots géants sur lesquels des tirages encadrés sont associés à des cartes de jeux pour enfants agrandies démesurément aux couleurs criardes, des tirages sur supports transparents suspendus et des objets récoltés lors des reportages, dont un « uniforme » de migrant pour passer inaperçu. Côté Etats-Unis : des grandes images sur toile aux teintes artificielles qui, entre propagande et panneaux publicitaires, donnent à voir un monde aussi édénique que cauchemardesque. En mêlant reportages traditionnels et images fabriquées, non seulement Cristina de Middel nous donne à voir les migrants autrement mais elle nous invite aussi à réfléchir à notre perception de la réalité et aux limites du photojournalisme. 

Ces questionnements sur l’image sont aussi abordés par Debi Cornwall, présentée au Monoprix de manière classique, avec de traditionnels tirages alignés. Avocate en droits civiques pendant plus de dix ans avant de devenir photographe, l’Américaine travaille sur la représentation du pouvoir et de la citoyenneté aux Etats-Unis. Si « Nécessaires fictions » et « Citoyens modèles », sont deux séries réalisées dans les règles de l’art du reportage, elles montrent cependant des situations en trompe l’œil. Debi Cornwall soulève ainsi la question de l’ambiguïté de la photographie et nous met en garde sur le poids des images : « J’invite les spectateurs à être attentifs à ce qu’on leur montre et à regarder les choses en profondeur », explique-t-elle.

Debi Cornwall, Victime. Diorama « Triage médical de la Seconde Guerre mondiale ». Musée historique de Camp Roberts. San Miguel, Californie, série Citoyens modèles, 2018. Avec l’aimable autorisation de l’artiste.
Debi Cornwall, Victime. Diorama « Triage médical de la Seconde Guerre mondiale ». Musée historique de Camp Roberts. San Miguel, Californie, série Citoyens modèles, 2018. Avec l’aimable autorisation de l’artiste.
Debi Cornwall, Fumigène. Centre de combat terrestre et aérien des Marine Corps. Twentynine Palms, Californie, série Fictions nécessaires, 2018. Avec l’aimable autorisation de l’artiste.
Debi Cornwall, Fumigène. Centre de combat terrestre et aérien des Marine Corps. Twentynine Palms, Californie, série Fictions nécessaires, 2018. Avec l’aimable autorisation de l’artiste.

C’est exactement l’attitude que l’on doit adopter dans l’exposition de Randa Mirza (1978), lauréate du Photo Folio Review 2023, présentée à la Maison des Peintres. La Libanaise n’est pas à proprement une photographe documentaire mais son travail prend sa source dans une réalité tangible : l’histoire du Liban traversée par les guerres depuis son enfance, entre 1975 et 1990 et en 2006. Tout comme Debi Cornwall, Randa Mirza brouille les pistes entre réel et fiction mais emploie d’autres moyens, notamment le collage. Le parcours commence avec Parallel Universes (2006) : « J’associe mes propres images montrant des touristes à des photographies de guerre prises par des reporters dans les années 1980 ou 2006, deux périodes qui correspondent pour moi à des souvenirs traumatiques », explique-t-elle.

Le contraste entre l’attitude frivole des touristes et le décor montrant des scènes d’explosion est déroutant et troublant. C’est précisément cette incongruité qui oblige à s’interroger sur ce que l’on regarde. Si on n’est pas attentif, on peut aussi se faire berner par « Beirutopia ». Cette série réalisée au cours de ces dix dernières années mêle des architectures flambant neuves – qui sont en fait des affiches de projets de reconstruction – et des vues de Beyrouth : « Cela participe à brouiller les repères spatio-temporels et à se questionner sur ce qui est vrai et ce qui est faux, ou de l’ordre de la représentation », explique l’artiste.

Ces réflexions sur la nature des images sont au cœur du projet de Stephen Dock (1988) intitulé « Échos » dont le sous-titre du livre, La photographie à distance du conflit, est plus explicite. Cet ancien reporter spécialisé dans les conflits formé sur le terrain (en partant à l’âge de 22 ans sans commande) revisite ses images réalisées au Moyen Orient : « Ce choix n’est pas anodin : ce conflit est charnière dans l’histoire de la photo de guerre car il correspond à une nouvelle ère avec Internet et le téléphone portable qui font que les images peuvent être diffusées instantanément par tous », explique Audrey Hoareau, commissaire de l’exposition.

Randa Mirza. Sans titre #4, série Parallel Universes, 2006. Avec l’aimable autorisation de l’artiste / Tanit Gallery, Munich.
Randa Mirza. Sans titre #4, série Parallel Universes, 2006. Avec l’aimable autorisation de l’artiste / Tanit Gallery, Munich.
Randa Mirza. La résidence sélective, série Beirutopia, 2019. Avec l’aimable autorisation de l’artiste / Tanit Gallery, Munich.
Randa Mirza. La résidence sélective, série Beirutopia, 2019. Avec l’aimable autorisation de l’artiste / Tanit Gallery, Munich.

Objectif de Stephen Dock : se réapproprier son travail, dont il se sentait dépossédé en tant que reporter, et se départir des codes imposés par la presse. Le parcours offre une succession d’images retravaillées à chaque fois différemment : par un nouvel editing, par le recadrage ou l’agrandissement « pour créer un rapport de proximité avec le sujet », par l’altération du contenu, partiellement via la photocopie, ou totalement via en zoomant à l’excès jusqu’à ne voir que des pixels, c’est-à-dire abstraction. 

Ainsi vivent et renaissent les images, à l’aune d’un travail scénographique et de mises en scène sous forme d’installations pour les uns et de la manipulation pour les autres. Ce n’est sans doute pas un hasard si les travaux documentaires posant la question de leur légitimité se multiplient en notre époque où l’intelligence artificielle gagne du terrain. Et c’est le rôle d’un festival comme Les Rencontres d’Arles de rendre compte de la diversité de ces nouvelles écritures.

Lesbos 2015, série Échos, 2011-2023. Avec l’aimable autorisation de l’artiste.
Stephen Dock. Lesbos 2015, série Échos, 2011-2023. Avec l’aimable autorisation de l’artiste.
Capture, série Échos, 2011-2023. Avec l’aimable autorisation de l’artiste.
Stephen Dock. Capture, série Échos, 2011-2023. Avec l’aimable autorisation de l’artiste.
Stephen Dock. Syrie 2012, série Échos, 2011-2023. Avec l’aimable autorisation de l’artiste.
Stephen Dock. Syrie 2012, série Échos, 2011-2023. Avec l’aimable autorisation de l’artiste.

Les Rencontres d’Arles, « Sous la surface », du 1er juillet au 29 septembre 2024.
Catalogue, versions française et anglaise, coéd. Les Rencontres d’Arles / Actes Sud. 360 p., 48 €.

Mary Ellen Mark
« Mary Ellen Mark Rencontres », Espace Van Gogh 
Catalogue : Textes de Erfurt Stephan, Maddox Amanda, Panzer Mary, Schönegg Kathrin, co-éd. Fondation c/o Berlin/Steidl, 232 p., 48 €
Mary Ellen Mark, Photo Poche n° 96, éd. Actes Sud, 144 p., 14,50 €

Cristina de Middel
« Voyage au centre », Église des Frères Prêcheurs
Voyage vers le centre du monde, éd. Textuel, 176 p., 55 €

Debi Cornwall 
« Debi Cornwall Citoyens modèles », Espace Monoprix 
Citoyens modèles, textes de Vanessa Codaccioni et Kris Paulsen, éd. Textuel, 216 p., 55 €

Randa Mirza
« Beirutopia », Maison des peintres
Beirutopia, Textes Randa Mirza et Rasha Salti, 192 p., éd. Le Bec en l’air, 40 € 

Stephen Dock
« Echos », CroisièreÉchos. La photographie à distance du conflit, texte de Joan Fontcuberta, éd. delpire & co, 120 p., 39 €

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