En 1927, l’actrice et écrivaine Mae West est jugée pour sa pièce intitulée « Sex », comédie alors scandaleuse donnée à Broadway, au Jefferson Market Courthouse, un majestueux bâtiment néo-gothique à l’angle de la Sixième Avenue et de la 10e rue. Reconnue coupable d’obscénité et d’avoir corrompu la jeunesse, West est condamnée à passer huit jours sur Welfare Island (aujourd’hui Roosevelt Island). La frénésie des années folles touchant à sa fin, le pouvoir met en place en 1932 l’érection de la Women’s House of Detention, accolée au tribunal.
Cet édifice massif, croisement d’art déco et de Bauhaus, domine alors Greenwich Avenue. Derrière ses murs, défilent des prisonnières politiques comme Angela Davis, militante des droits civiques et universitaire, Afeni Shakur, membre des Black Panthers, ou encore Jay Toole, militante queer pour les sans-abris. On y croise aussi des figures plus marginales comme Valerie Solanas, radicale féministe et écrivaine, connue pour avoir tiré sur Andy Warhol en 1968.

Pendant des décennies, la « House of D », comme on l’appele à l’époque, incarne à la fois l’oppression d’État et un lieu de résistance queer. Aujourd’hui, le bâtiment a disparu du paysage urbain et de la mémoire collective. À sa place, un jardin bien entretenu a vu le jour, tandis que le tribunal abrite désormais une bibliothèque. Il faudrait presque parler d’oubli complet si un New-Yorkais, Marc Zinaman, n’avait entrepris d’en réveiller l’histoire.
Un amour plus profond
Né dans les années 1990, Marc Zinaman grandit alors que New York se transforme, passant du chaos radical à une vitrine néolibérale. Tandis que des lieux comme le Studio 54 ou le Stonewall Inn accèdent au statut d’icônes, une grande partie de la culture queer new-yorkaise disparaît. Le Palladium, temple du Club MTV, est rasé pour laisser place à des dortoirs universitaires. Les quais de Christopher Street, où travaillaient les photographes Peter Hujar et Alvin Baltrop, sont détruits puis reconstruits. Le Paradise Garage, boîte de nuit légendaire, redevient un simple dépôt de camions.
En prenant conscience de cette histoire souterraine, Zinaman se met à la cartographier. Il rassemble les traces de plus de 1 000 lieux, qui composent autant de strates de l’histoire LGBTQ+ de New York au cours du siècle dernier. Avec le livre publié cette année, Queer Happened Here: 100 Years of NYC’s Landmark LGBTQ+ Places, il dresse une histoire vivante et foisonnante de la culture queer à Manhattan entre 1920 et 2020.
Alliant photographies — de James Van Der Zee, Fred W. McDarrah, JEB (Joan E. Biren), David Wojnarowicz, Steve Eichner ou encore Linda Simpson —, récits à la première personne et recherches approfondies, Zinaman compose une fresque où chaque décennie révèle ses espaces de lutte, de vie et de mémoire. En filigrane, se dessine le fil rouge de la résistance, moteur d’un mouvement de libération devenu mondial.
Du beau monde
Conteur né et attentif aux détails, Marc Zinaman entraîne son lecteur dans une traversée singulière du New York underground. Il met en lumière le rôle essentiel de ces lieux collectifs, espaces de joie et de résistance à une époque où l’identité queer et trans était criminalisée. Clubs, bains publics, bars clandestins, salons privés ou même Central Park — autant de refuges face aux persécutions sociales et légales.
D’autres, comme la Mattachine Society de Los Angeles, ouvrent leur antenne new-yorkaise en 1958, bientôt rejointe par les Daughters of Bilitis de San Francisco. Ensemble, ils posent les bases d’un mouvement qui transformera durablement la lutte pour les droits homosexuels.
Queer Happened Here rappelle ainsi que joie et résistance ne font qu’un : qu’il s’agisse de manifester pour la libération gay ou de se rassembler dans la lutte contre le sida. Ce qui frappe, c’est la force du collectif, capable de traverser les épreuves. Qu’on soit homme cuir, drag queen, go-go boy, club kid, militant queer ou simple amoureux de musique, le livre de Zinaman souligne une évidence : si l’on crée l’espace, la communauté s’y invente.
Queer Happened Here: 100 Years of NYC’s Landmark LGBTQ+ Places est publié chez Prestel et disponible au prix de $50.