L’IA, de l’autre côté de l’écran

Mêlant curation d’œuvres inédites et expérimentations scientifiques ambitieuses, « Le monde selon l’IA » au Jeu de Paume explore avec un regard critique les enjeux de cette technologie dans notre imaginaire contemporain.

Le geste est singulier : tendre un miroir à l’intelligence artificielle. La placer au cœur de la production artistique pour mieux en révéler les arcanes. Plus qu’un outil, l’IA est ici à la fois objet de réflexion et partie prenante de la création, la majorité des créations exposées ayant été réalisées par des artistes « sur » et « avec » l’IA, dans une forme de collaboration entre l’humain et la machine. De dialogue entre l’artiste et le scientifique. A l’intersection de l’art et de la science

« Cette exposition se concentre tout particulièrement sur la manière dont les algorithmes et les modèles d’IA transforment notre expérience des images, fixes et en mouvement, comme le rôle qu’elles jouent dans la culture », écrit Antonio Somaini, commissaire en chef, en introduction du catalogue de l’exposition. Il s’agit pour cela de faire affleurer les « opérations discrètes » et les « processus invisibles » derrière l’imagerie artificielle. De sonder la boîte noire de l’IA.

Extrait de l’oeuvre : What do you see, YOLO9000? Estampa, 2019 © Taller Estampa
Calculating Empires 2023 © Kate Crawford & Vladan Joler

Néophytes des nouvelles technologies, pas de panique ! Les fresques et diagrammes de la chercheuse Kate Crawford et du designer Vladan Joler, des infographies XXL recouvrant les murs, retracent d’entrée de jeu l’histoire des techniques et systèmes de pensées à l’origine de l’IA, de la Renaissance à nos jours. Ces repères apportent une contextualisation ô combien nécessaire, en proposant une vue d’ensemble sur cet entrelacs complexe. 

Au fil du parcours, le spectateur s’immerge ensuite dans les « espaces latents », ces réseaux de neurones artificiels capables de produire de l’image à l’infini à partir de combinaisons de chiffres et de codes. Bienvenue dans la matrice ! Dans cette volonté de rendre palpable le travail des algorithmes, l’installation de l’Américain Trevor Paglen scanne en temps réel le visage des participants, retransmis sur un écran géant puis associé à une  base. Un étiquetage personnalisé en somme. 

Cinéma vivant, 2024 © Erik Bullot
Mindful 2025 © Jeff Guess
2024-2034 © Le Féral

Montrer l’invisible

Surprise, l’IA n’a rien d’immatériel. Il est d’ailleurs essentiel de déconstruire ce mythe, selon Antonio Somaini. « Les modèles d’IA reposent sur des processus de calcul extrêmement énergivores et sur l’extraction massive de ressources naturelles non renouvelables. » Cuivre, lithium, cobalt, eau, minerais. L’extraction dévastatrice de ces matières brutes et les paysages de désolation qu’elle charrie sont au cœur du travail de l’artiste franco-suisse Julian Charrière.

Dans « Buried Sunshines Burn » (2023), il transfigure les champs de forage de pétrole californien en héliogravures (impressions photographiques sur métal). Les reflets dorés et argentés des matériaux soulignent, comme dans un miroir réfléchissant, les sols contaminés par l’or noir. Une pollution écologique également visible dans la sculpture « Metamorphism », du même artiste : un agglomérat de composants électroniques et de terre qui alerte sur les déchets toxiques générés par l’IA.

Metamorphism, 2016 © Julian Charriere
Typha volans, 2024 © Joan Fontcuberta
La quatrième mémoire, 2025 © Gregory Chatonsky

C’est l’une des qualités de cette exposition : rendre à l’intelligence artificielle sa matérialité la plus âpre. Et alerter sur son éthique défaillante. Elle s’intéresse en particulier aux conditions de vie déplorables des petites mains de l’IA. « Partout dans le monde, des millions de personnes effectuent, sans la moindre protection sociale, des micro-tâches sous-payées afin d’organiser les jeux de données d’entraînement et de superviser la génération de contenus », rappelle Antonio Somiani.

La réalisatrice allemande Hito Steyerl nous emmène justement dans un camp de réfugiés au Kurdistan, à la rencontre des tâcherons du clic. Chargés de labelliser les données nécessaires aux modèles d’intelligence artificielle, ils témoignent de leur quotidien dans une vidéo de 13 minutes. Comble du cynisme, en indexant à l’infini les objets identifiés, ils contribuent à l’entraînement de drones qui pourront être utilisés à des fins militaires contre leur propre population. 

En dressant le portrait de ces « travailleurs fantômes », l’artiste Agnieszka Kurant leur redonne un visage composite. Une identité. Un semblant de dignité. De son côté, l’installation du collectif Meta Office, en collaboration avec ces soutiers du numérique, révèle leur lieu de travail pour illustrer la précarité de cette nouvelle classe ouvrière exploitée en dehors de tout cadre juridique. Derrière l’écran, le cauchemar de la condition humaine. 

Fantômes et hallucinations

Man in arab costume, 2020 © Nouf Aljowaysir
The Treachery of Object Recognition, 2019 © Trevor Paglen

Invisibilité toujours. On le sait, l’IA n’est pas neutre et n’échappe pas aux biais de domination, propagés malgré eux par ses concepteurs. C’est le cas du système de reconnaissance faciale. Pour dénoncer la vision stéréotypée et coloniale de ses algorithmes, l’artiste new-yorkaise Nouf Aljowaysir a choisi d’effacer les silhouettes d’humains et d’animaux sur des milliers de photographies issues des collections en ligne relatives aux régions de ses origines, irakienne et saoudienne.

La technique rappelle celle de la chaise vide : donner une présence métaphorique aux oubliés de l’histoire en soulignant leur absence. « Par ce geste, elle leur confère une présence spectrale paradoxale. Il s’agit ainsi tout autant de se soustraire aux clichés orientalisants que d’exacerber à l’extrême un défaut de visibilité », écrit la chercheuse Ada Ackerman. Plus loin, une constellation de sujets fantomatiques « depuis leur béance, à renouveler notre regard sur eux ».

D’autres pièces donnent à voir des univers dystopiques. Avec « Quatrième mémoire », une installation constituée d’images, vidéos et sculptures générées par l’IA, le Franco-Canadien Grégory Chatonsky nous plonge dans un monde glaçant digne de la série à succès Black Mirror. L’artiste confie avoir alimenté des intelligences artificielles avec ses données personnelles – sa voix, ses photos – afin de créer des œuvres après sa mort, qu’il qualifie « d’œuvres posthumes de son vivant »

De Beauvoir, 2019 © Trevor Paglen
La quatrième mémoire, 2025 © Gregory Chatonsky
Content aware studies, 2019 © Egor Kraft

La démarche fait écho au travail de Trevor Paglen qui, avec « Even the Dead Are Not Safe », crée des portraits composites de célébrités, comme Simone de Beauvoir, à partir d’images du passé sélectionnées par un programme de reconnaissance faciale. Le résultat est un portrait plus vrai que nature. Il est troublant de penser que cette photographie n’est qu’une illusion. Paglen bouleverse notre rapport au temps, au réel. Il brouille la frontière entre le monde des morts et celui des vivants. 

Ces expériences artistiques jusqu’au-boutistes, accompagnées d’un arsenal de réflexions critiques, font tout le sel de l’exposition. Elles donnent à voir les possibilités infinies de l’IA, tout en poussant la technologie dans ses retranchements,  jusqu’à la faire bugger en lui faisant produire des textes et visuels abracadabrants. Des « hallucinations », dit-on dans le jargon. Il en émane une certaine poésie. Et l’intuition d’assister à la naissance d’une nouvelle grammaire de l’image. 


« Le monde selon l’IA » est à voir au Jeu de Paume, à Paris, jusqu’au 21 septembre 2025.

ArsAutopoetica, 2023 © Sasha Stiles

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