Lily Gavin, illusionniste de l’argentique

Jusqu’au 13 décembre, la galerie Kearsey & Gold de Londres expose dix tirages en noir et blanc de la photographe américaine qui façonne des mondes miniatures où l’échelle vacille et le quotidien bascule dans le merveilleux.

Dans l’univers de Lily Gavin, une simple faille de trottoir prend les proportions épiques d’un canyon, une étendue de sable revêt les dimensions du Sahara et les murs ouvrent sur l’infini. Par un habile jeu d’échelle et de cadrage, la photographe et réalisatrice née en 1995 à New York transmue le banal en spectaculaire à la façon des pionniers du cinéma avec leurs trucages d’atelier.

Le titre de l’exposition, « Innocence », renvoie au regard d’enfant, à cette façon première de voir avant que le langage ne fige les formes. « L’innocence existe en nous avant le conditionnement. » explique Lily Gavin. « C’est notre état naturel. Dans ce contexte, le mot n’a pas de connotation négative au sens de “naïf”. L’innocence est quelque chose qu’on nous vole avec le temps, et vers quoi nous devons revenir. »

Sans titre, 2017, série Innocence © Lily Gavin
Sans titre, 2017, série Innocence © Lily Gavin

Ce nom émane d’une conversation impromptue avec le peintre américain Julian Lombardi, au grenier de la galerie, alors que la photographe rechignait à nommer ce qui devrait se vivre viscéralement, sans médiation verbale. « Les enfants contemplent le monde avec pureté et curiosité, captivés par le mystère de chaque forme. » Ses images cultivent cette ambiguïté. « Une familiarité et un mystère inhérents font qu’on ne sait pas exactement ce qu’on regarde. »

Des montagnes enneigées, des parois rocheuses désertiques, des glaciers semblent photographiés à travers des ouvertures mystérieuses. Autant de fenêtres modelées dans l’argile, lacérées dans de la toile ou dans du carton déchiré. « Les paysages sont de vieilles cartes postales trouvées, utilisées comme arrière-plans, presque comme sur les plateaux de cinéma d’autrefois », précise-t-elle.

Sans titre, 2017, série Innocence © Lily Gavin
Sans titre, 2017, série Innocence © Lily Gavin
Sans titre, 2017, série Innocence © Lily Gavin

La mise en scène tient du bricolage : un studio, une ou deux lumières basiques, la carte postale illuminée au fond, le portail artisanal au premier plan. Dans une photographie où un ours miniature se découpe devant un lac de montagne, le cadre est « une petite toile tendue, peinte et fendue ». Ce jeu entre micro et macro rappelle la magie des films explorant l’illusion d’optique, façon Voyage au centre de la Terre (1959).

Cette manipulation de l’échelle atteint son paroxysme dans l’image d’une fissure de sable, captée en gros plan, qui évoque un canyon vu du ciel. « Je pensais aux images aériennes de land art », commente l’artiste. « En regardant vers l’arrière gauche de la photo, on perd totalement le sens de l’échelle ». Le grain du film argentique amplifie cette désorientation : tout devient texture, topographie, métaphore d’un territoire intérieur.

Sans titre, 2017, série Innocence © Lily Gavin
Sans titre, 2017, série Innocence © Lily Gavin
Sans titre, 2017, série Innocence © Lily Gavin
Sans titre, 2017, série Innocence © Lily Gavin

Plus loin, un cône de métal rouillé qui semble étrangement dressé sur deux petites pattes, trône dans un coin poussiéreux comme un objet sacré. « Le cône, qui devait avoir une fonction pratique, ressemble à un objet animé », observe Lily Gavin. « Il y a une solitude dans cette photo mais aussi une sainteté silencieuse, comme lorsqu’on entre dans une chapelle vide. »

Formée à l’histoire de l’art à Bard College, où elle a suivi un cours de photographie argentique avec Stephen Shore, elle retient de ce maître une citation de Gary Winogrand qui irrigue son travail : « Je photographie pour découvrir à quoi quelque chose ressemblera une fois photographié. » Stephen Shore comprit qu’elle n’utilisait pas l’appareil pour documenter mais pour « créer des images et des réalités qui ne pourraient autrement exister ».

Sans titre, 2017, série Innocence © Lily Gavin
Sans titre, 2017, série Innocence © Lily Gavin
Sans titre, 2017, série Innocence © Lily Gavin

Le noir et blanc n’est pas un choix esthétique mais une nécessité métaphysique. « Il existe une manière intemporelle de vivre à travers les photographies en noir et blanc. Tout devient affaire de lumière et d’ombre », confie Lily Gavin. « J’aime l’idée de pouvoir ramener ce négatif dans une chambre noire et, avec un peu de lumière, d’eau et de produits chimiques, ramener cette image à la vie. » L’argentique comme acte de magie.

« Innocence » de Lily Gavin à la galerie Kearsey & Gold de Londres jusqu’au 13 décembre 2025.

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