L’industrie sous l’œil de la photographie

Le musée Nicéphore Niépce à Chalon-sur-Saône retrace à travers sa passionnante exposition « Inoxydable » l’histoire de la représentation de l’industrie dans le médium photographique, du 19e siècle à nos jours.

C’est à une plongée instructive au cœur du progrès et des enjeux de la photographie industrielle que nous convie le musée Nicéphore Niépce à Chalon-sur-Saône, dans le centre-est de la France. Les commissaires Anne-Céline Callens et Sylvain Besson nous invitent à une (re)lecture visuelle des avancées technologiques du médium sur deux siècles de bouleversements, dès l’entrée de la révolution industrielle.

De l’argentique au numérique, jusqu’à l’avènement des réseaux sociaux et des smartphones de plus en plus sophistiqués, la photographie n’a de cesse d’accompagner les évolutions techniques. Plus de 250 photographies, revues, livres, brochures et impressions numériques d’après calotypes retracent le rôle phare de l’image sur 800 m² d’espace muséal, captant l’effervescence d’une société en train de se transformer en profondeur. 

Mécanisation du monde

De 1850 à 2024, l’accrochage sonde ainsi l’ère de l’industrialisation sous toutes ses formes : de sa naissance à son apogée en passant par sa métamorphose et son agonie, à travers la destruction d’emploi industriel et le recul de l’activité manufacturière.

« C’est un vrai sujet d’actualité », explique Sylvain Besson. « Les photographes s’interrogent sur la question des fermetures des industries. Les Trente Glorieuses sont révolues. Beaucoup n’ont plus de travail et ceux qui veulent avoir un point de vue aujourd’hui ont du mal à pénétrer les lieux. Depuis une quinzaine d’années, ils font face à une baisse drastique des commandes et tout s’accélère avec l’IA. Cette exposition est importante aussi, car Chalon-sur-Saône était une ville industrielle. Kodak et Philips ont fermé leurs portes. Saint-Gobain et Areva sont toujours là, mais n’ont plus rien de florissant. On subit la désindustrialisation de plein fouet. » 

Boris Ignatovitch Aciérie, fonte de l’acier 1938 Tirage sur papier au gélatino-bromure d’argent ©DR
Bertrand Meunier Série Vies métalliques Corée du Sud 2015 Tirage sur papier au gélatino-bromure d’argent © Bertrand Meunier / Tendance Floue
Éditions Paul-Martial 1932 Tirage sur papier au gélatino-bromure d’argent © Éditions Paul-Martial, Musée d’art moderne et contemporain de Saint-Étienne Métropole

Le duo de curateurs réintroduit dès l’ouverture les expérimentations de l’inventeur de la photographie Nicéphore Niépce (1765-1833), les premiers travaux du photographe Joseph-Fortuné Petiot-Groffier (1788-1855), qui capture sa chambre noire au sein de sa propre usine au 19e siècle, et les innovations de George Eastman (1854-1932), fondateur de Kodak, qui sort le médium du monde amateur en fabriquant en série le premier appareil portable. 

Emblèmes photographiques

Patrons d’entreprises et d’usines, architectes, designers, photographes… Tous se fascinent très vite pour cette ingénierie de précision et la conception de machines. Le parcours se déploie ainsi sur deux grandes salles. La première est dédiée à l’époque « ancienne » (de 1850 à 1980) qui se scinde en quatre parties avec les vues de l’architecture intérieure/extérieure, de la machine, de l’objet et de l’ouvrier. La seconde explore l’ère contemporaine au passage du 21e siècle et l’approche des photographes sur l’industrie. 

Parmi les emblèmes, le reportage de François Kollar, « La France travaille »se fait le porte-étendard au début des années 1930. Une belle découverte. Son ouvrage dévoile plus de 2 000 clichés, capturant tous les secteurs de l’industrie et de l’agriculture sur près de quatre ans de recherche à travers l’Hexagone. « C’est aujourd’hui le plus important reportage en France, exécuté par une seule et même personne », insiste Sylvain Besson. 

Des photographes comme Jean Moral, Roger Schall, Gaston Paris, Pierre Boucher et Marcel Arthaud sont également importants pour être les premiers à capturer le lancement du Normandie, véritable mastodonte de la Compagnie générale transatlantique. Les curateurs interrogent savamment la place de l’image dans une société qui, martelée par deux guerres mondiales, est en train de se reconstruire. « Les Trente Glorieuses font de la photographie le relais de l’industrialisation et constituent son âge d’or. », rappelle le curateur. 

Anonyme Société des Usines à gaz du Nord et de l’Est. Usine d’Épinal: gazomètre Vers 1927-1928 Tirage sur papier au gélatino-bromure d’argent © collection musée Nicéphore Niépce
André Steiner Industrie automobile Années 1930 Tirage sur papier au gélatino-bromure d’argent © André Steiner / collection musée Nicéphore Niépce
Jean-Pierre Sudre Compagnie Française de Raffinage, Gonfreville-l’Orcher Années 1960 Tirage sur papier au gélatino-bromure d’argent © Jean-Pierre Sudre / collection musée Nicéphore Niépce

Jean-Pierre Sudre en est d’ailleurs l’une des figures de proue. Son cliché de la Compagnie française de raffinage à Gonfreville-l’Orcher, au Havre, pris dans les années 1960, honore l’affiche de l’exposition. « Ce choix est un critère esthétique. », explique-t-il. « Il est aujourd’hui inégalable en photographie industrielle. C’était le seul à jouer avec les plongées et les contre-plongées. Il va au-delà de la vue frontale et du gros plan. On sent qu’il cherche toujours des formes abstraites qu’il produit dans son travail personnel. »

Vision plurielle

Les Éditions Paul-Martial viennent également témoigner de la modernité de la photographie publicitaire industrielle à travers les nouvelles stratégies commerciales. Les premières affiches et brochures d’entreprises s’invitent ainsi dans cette danse de l’acier avec les progrès de l’imprimerie et de la mise en page. Des titres de presse comme Réalités (1946-1978) sont représentatifs de cet observatoire du monde, collaborant avec les plus grands photographes de l’époque. « Tous les humanistes ont travaillé pour ce magazine », affirme-t-il avec enthousiasme.

L’espace muséal poursuit ensuite son exploration avec l’arrivée des pharmacies en passe de remplacer les apothicaireries. « Le secteur a un fric fou dès le début, que tous vont financer à travers des publireportages. À cette époque, une dizaine de revues sont éditées par les laboratoires. Ils font travailler des André Kertész, qui va photographier des paysans dans le Berry, des Man Ray, des Germaine Krull. Toutes les publicités sont des vues industrielles de leurs usines. Les photographes vont se nourrir grâce à ces commandes dans les années 1930. »

Seuls Bernd et Hilla Becher, légendes du patrimoine industriel photographique, sont absents sur les cimaises. « Ils sont présents sous forme de livres dans les vitrines. Ce fut un choix délibéré. L’idée est de ne pas montrer ce que tout le monde attend. »

Stephen Dock Nordeon, Chalon-sur-Saône 2017 Tirage numérique © Stephen Dock
Arcadi Samoïlovitch Chaïkhet Un Komsomol au volant. Balakhna 1931 Tirage sur papier au gélatino-bromure d’argent ©DR

La fin d’une ère

Le parcours fait progressivement place à la désindustrialisation, présentant le travail de plusieurs photographes contemporains, comme François Deladerrière à Ugine, en Savoie, où il capture l’imbrication des usines d’Ugitech dans le paysage. « Il documente l’architecture des bâtiments industriels, la chaîne de production et le geste ouvrier. Rien ne laisse penser ici que l’industrie française périclite doucement. Son travail est mis en regard avec les doubles pages consacrées à ce sujet dans le magazine Réalités en 1949. On s’aperçoit que les deux reportages ne sont pas si éloignés. Ils restent tous fascinés par l’architecture et le gigantisme, jouant de ce métal en fusion. »

Au cœur de ce crépuscule, Valerie Couteron bouleverse également le regard. « Son travail personnel est magnifique. Elle sort ici les ouvriers de la chaîne de montage et discute avec eux le temps d’un quart d’heure, accordé par l’entreprise, avant de les photographier. Comme ce n’est pas une commande, ses portraits en deviennent terriblement humains, conçus souvent sur un fond nu, en plan américain. Elle les immortalise au moment où la désindustrialisation commence, où tous ces gens ne sont que des chiffres de licenciement et de chômage sur les chaînes d’information. Elle nous oblige à les regarder, à éprouver de l’empathie. » 

Sous un autre angle, la série « American Power » de Mitch Epstein explore les notions de pouvoir à travers des sites de production d’énergie fossile, nucléaire, hydroélectrique, éolienne et solaire aux États-Unis. Avec « Vies métalliques », Bertrand Meunier choisit de nous emmener en Corée du Sud, exposant frontalement des portraits d’ouvriers et d’artisans. 

De son côté, Stephen Dock joue sur l’abstraction dans deux de ses séries situées dans deux villes à Chalon-sur-Saône. « Cette sculpture qu’il esthétise devant une usine à Lewarde est d’une beauté absolue », explique Sylvain Besson. « Au fur et à mesure qu’on avance dans son triptyque, elle disparaît. C’est la fin de l’histoire, il n’y a plus d’industrie en France. Même le monument avec son effigie disparaît. » Les clichés de Sylvie Bonnot et de Claire Chevrier achèvent de compléter ces approches multiples. Tous offrent ainsi une vision différente, tout en gardant les motifs récurrents qui montrent par l’image la grandeur et le déclin de l’ère industrielle.

L’exposition « Inoxydable » est à voir jusqu’au 21 septembre 2025 au musée Nicéphore Niépce à Chalon-sur-Saône.

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