Luc Delahaye, face aux fragments du réel

Photojournaliste devenu artiste, Luc Delahaye nous confronte à la tragédie du monde dans ses tableaux photographiques aussi imposants que troublants. Le Jeu de Paume, à Paris, lui consacre une importante monographie, la première en France depuis 2005.

« Je me suis déclaré “photographe de guerre” à 22 ans et, dix-sept ans plus tard, “artiste”. Cette façon que j’ai eue d’annoncer à chaque fois la couleur était peut-être une manière de m’interdire tout retour en arrière, de me contraindre à être fidèle à mon vœu », expliquait Luc Delahaye dans le magazine Artpress en 2018.

Reporter de guerre devenu artiste, Luc Delahaye nous met face au drame du monde dans des compositions photographiques, imposant tableaux d’actualités mis en scène ou retravaillés par ordinateur. Des œuvres présentées au Jeu de Paume, à Paris pour la plus importante rétrospective – « Luc Delahaye. Le Bruit du monde », la première depuis 2005 – sur les 25 dernières années de travaux du photographe.

Ambush, tirage chromogène numérique 2006. © Courtesy Luc Delahaye et Galerie Nathalie Obadia, Paris/Bruxelles

Panorama du monde

« Acceptant les limites de la photographie, j’accepte de me mettre dans une situation à visibilité limitée », confiait Luc Delahaye en 1999 dans le documentaire Rapporteurs de guerre de Patrick Chauvel et Antoine Novat, à propos de la Bosnie, rappelant la nécessité pour un photographe « de choisir son camp », « de reconnaître les limites de la photographie face à l’ambiguïté d’une situation ».

Entré en 1985 à l’agence Sipa Press, puis membre de l’agence Magnum entre 1994 et 2004, Luc Delahaye – né à Tours en 1962 – a toujours questionné la place du photoreporter sur le terrain, le rôle de l’image et ses limites. Témoin des conflits majeurs de la fin du XXe siècle, de l’Afghanistan à la Bosnie, en passant par le Rwanda, le Liban, la Tchétchénie, Gaza ou l’Irak, ses reportages sont salués par la profession – dont trois World Press Photo (1992, 1993, 2002) -. Mais déjà, dès les années 1990, Delahaye s’émancipe du cadre et des contraintes de l’image de presse avec des projets plus documentaires.

Le choix du format panoramique sera un nouveau pas de côté. Délaissant la page de magazine, il explore une nouvelle forme, celle du tableau photographique. « Il y a pour lui l’idée que les photographies qu’il réalise sur place sont souvent insuffisantes à rendre compte de la vérité de l’instant », explique Quentin Bajac, directeur du Jeu de Paume et commissaire de l’exposition.

Musenyi, tirage chromogène 2004. © Courtesy Luc Delahaye et Galerie Nathalie Obadia, Paris/Bruxelles

« Je me suis rendu compte plus tard de l’utilité qu’avait eu ce moment panoramique : la prise de distance à laquelle ce format invite m’a permis de “calibrer” mes distances »

Luc Delahaye
Us Bombing on Taliban Positions, tirage chromogène 2001. © Courtesy Luc Delahaye et Galerie Nathalie Obadia, Paris/Bruxelles

Le format offre une prise de recul, rompt avec la proximité supposée du photoreportage, l’auteur cherche à s’effacer, le panorama ne met plus le spectateur dans l’image mais face à elle. Dans les imposantes fresques photographiques de Delahaye présentées dans les grands espaces du Jeu de Paume – jusqu’à trois mètres de long et plus d’un mètre de haut – l’espace s’étend, la géographie se révèle, le spectateur surplombe l’Histoire. La prise de vue d’une messe papale à Saint-Pierre de Rome, d’une réunion de l’Organisation des Nations Unies ou de funérailles au Rwanda prennent les traits de peintures historiques.

« Je me suis rendu compte plus tard de l’utilité qu’avait eu ce moment panoramique : la prise de distance à laquelle ce format invite m’a permis de “calibrer” mes distances. Il y a la distance minimum, celle du reporter, que je connaissais bien, il y a la distance maximum, au-delà de laquelle les figures disparaissent, et cela forme l’espace mesurable des distances communes à tous. Et puis il y a la distance mentale du photographe et son point de présence réelle. Le panoramique m’a aidé à clarifier cette question. Mais je dois dire que ce mot, panoramique, qu’on accolait à mes images, m’a longtemps agacé : comme si le format en était la clé. J’essayais de faire des tableaux, ce qui est quand même une autre affaire… », explique le photographe dans l’exposition.

Composer avec le réel

132nd Ordinary Meeting of the Conference, tirage chromogène numérique 2004. © Courtesy Luc Delahaye et Galerie Nathalie Obadia, Paris/Bruxelles

Vienne. 2004. 132e réunion de la conférence de l’Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole (OPEP). Dans un grand chaos, des journalistes se précipitent auprès des représentants politiques. Tout ce monde se met en branle devant l’objectif de Delahaye dans une effervescence et un flou harmonieux. Mais cette scène n’a pourtant jamais existé.

L’œuvre 132nd Ordinary Meeting of the Conference est une composition de 19 photographies prises sur place par le photographe puis assemblées a posteriori sur ordinateur. La première de Delahaye avec ce procédé. Le travail aura pris trois mois « pour rendre compte du tumulte qu’il avait ressenti sur place », détaille Quentin Bajac. La technique de composition d’images par ordinateur à partir de plusieurs clichés devient son principal modus operandi. Delahaye n’hésite pas en plus à user de la mise en scène ou à intervertir des visages pour parfaire et humaniser davantage encore ses compositions.

« Mes photos “construites” reposent toujours sur le reportage. Elles sont constituées de fragments de réel, de moments d’expérience, qui ont pour moi la valeur de documents photographiques »

Luc Delahaye

N’est-ce pas jouer avec le réel ? Avec l’éthique du photojournalisme ? La question suscite souvent la polémique. On en a aussi forcément fait le procès à Delahaye. « Au nom précisément de règles, celles de la presse, qui n’étaient pourtant plus les siennes », répond Quentin Bajac. « Mes photos “construites” reposent toujours sur le reportage. Elles sont constituées de fragments de réel, de moments d’expérience, qui ont pour moi la valeur de documents photographiques », ajoute le photographe. S’il se rend moins sur le terrain, Delahaye compose avec le réel. Ses tableaux témoigne de la réalité. Ce n’est pas l’oeuvre d’une intelligence artificielle. Le travail est aussi un archivage du monde. En témoigne l’immense salle, surnommée « labyrinthe », où le spectateur se retrouve entouré de photos d’actualités recadrées, dressant une frise chronologiques des grands bouleversements de notre temps.

N’empêche. Ces compositions sont troublantes. Faut-il les regarder avec méfiance ? Se demander où se trouve la vérité ? Dans Trading Floor, deux traders cravatés de la Bourse des métaux de Londres sont en pleine joute verbal autour d’un cercle rouge, entourés d’autres hommes d’affaires. Luc Delahaye a utilisé les portraits de ces traders pour composer les visages de soldats syriens d’une autre scène : Soldats de l’armée syrienne, Alep, novembre 2012. Dans l’exposition, les deux œuvres se font face. Par la gestuelle et les expressions des protagonistes, les scènes se répondent et offrent un dialogue allégorique des guerres contemporaines, commerciales et armées.

Trading Floor, tirage chromogène numérique 2013. © Courtesy Luc Delahaye et Galerie Nathalie Obadia, Paris/Bruxelles
Soldats de l’armée syrienne, Alep, novembre 2012, tirage chromogène numérique 2012. © Courtesy Luc Delahaye et Galerie Nathalie Obadia, Paris/Bruxelles

Allégories

Les compositions de Delahaye sont à regarder sous le prisme de l’allégorie. Elles puisent dans les symboles de l’iconographie picturale, religieuse notamment. Un héritage de sa profession de photoreporter, comme le rappelle Quentin Bajac : « De tous les genres photographiques, le photoreportage, en particulier le photoreportage de guerre, est celui qui a le plus emprunté à l’iconographie picturale – de la peinture d’histoire à la peinture religieuse – dans ses motifs comme dans ses intentions, la plupart du temps de façon inconsciente. »

« Il y a, dans la photographie documentaire, cette possibilité intéressante de parvenir à une forme poétique. C’est pour moi plus qu’une possibilité intéressante, c’est ce que je cherche »

Luc Delahaye

La référence est assumée. La mise en scène Taxi, d’une femme portant son enfant sur les genoux nous évoque une piéta, un découpage de gestes, semblable au cahier d’étude anatomique d’un peintre, extrait d’une vidéo de la morgue de Jénine en Cisjordanie (2016), reprend la symbolique de la descente de la Croix, un enfant luttant contre un âne illustre la résistance du peuple palestinien… Dans cet ensemble d’œuvres réunies sous le titre Sūmud – « fermeté, détermination, persévérance », en arabe – Delahaye amène ainsi le conflit israélo-paléstinien dans une représentation poétique mais ancrée dans le réel.

Taxi, tirage chromogène numérique 2016. © Courtesy Luc Delahaye et Galerie Nathalie Obadia, Paris/Bruxelles

« Il y a, dans la photographie documentaire, cette possibilité intéressante de parvenir à une forme poétique. C’est pour moi plus qu’une possibilité intéressante, c’est ce que je cherche. Si une image est assez forte, si elle nous résiste, si par sa cohérence obscure elle échappe en partie à notre entendement, alors, c’est que quelque chose a été gagné sur la réalité », détaille le photographe.

Quant à la critique récurrente d’une soi-disant esthétisation de la mort et de la souffrance, Quentin Bajac rappelle dans l’ouvrage de l’exposition le refus de Delahaye de dissocier préoccupations esthétiques et dimension documentaire ou informative : « Non seulement il est possible de concilier les deux, mais la beauté constitue un chemin d’accès privilégié pour la sensibilisation à la souffrance du monde, à l’exemple du langage de la peinture religieuse depuis des siècles. »

A l’heure de la porosité des genres photographiques, où art contemporain et photographie documentaire s’entremêlent, où la photo d’actualité est passée de la Une des journaux à la cimaises des musées, où l’intelligence artificielle bouscule notre rapport à l’image, l’oeuvre de Luc Delahaye interpelle. Oeuvre complexe, déroutante parfois. Résultat d’une réflexion profonde, sans cesse renouvelée d’un photographe de son temps, passé par le photojournalisme pur avant de glisser vers l’art. Alchimiste du médium dont les compositions sont autant d’interrogations sur notre rapport à l’image et au réel, à l’actualité et à la façon de témoigner du monde.

L’exposition « Luc Delahaye. Le Bruit du monde » est à voir jusqu’au 4 janvier 2026 au Jeu de Paume, 1 place de la Concorde, jardin des Tuileries, à Paris.

Le livre Luc Delahaye : Catalogue Raisonné 2001 – 2025 est coédité par le Jeu de Paume, Photo Élysée, et Steidl et disponible pour 55€.

Jenin Refugee Camp, tirage chromogène 2002. © Courtesy Luc Delahaye et Galerie Nathalie Obadia, Paris/Bruxelles

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