L’Ukraine, avant et après la rupture

Le photographe Robin Hinsch s’est rendu pour la première fois en Ukraine en 2010. Il y est retourné à de nombreuses reprises depuis. Au fil de ces voyages, il a construit une vision mélancolique d’un pays pris entre un passé disputé, un présent brutal et un avenir incertain.

« Ce projet retrace la lutte entre forces démocratiques et autoritaires, où la promesse de liberté se heurte sans cesse à l’attraction de la domination », écrit Robin Hinsch. « Il s’attarde sur ces seuils fragiles entre ouverture et contrôle, espoir et peur. En son cœur se pose la question des futurs encore imaginables à l’ombre de ce conflit. »

Robin Hinsch est attiré pour la première fois par l’Ukraine après la lecture d’un article dans le magazine allemand Der Spiegel. Il est alors intrigué par la description du président de l’époque, Viktor Ianoukovytch, présenté comme « le nouveau dictateur entre l’Est et l’Ouest ». Cet intérêt profond pour le pays le pousse à y retourner à de nombreuses reprises pendant plus de 10 ans, photographiant à la fois les paysages et les personnes qu’il rencontre.

Enfant en costume traditionnel, Krasnoïlsk, Ukraine, 2018. La Malanka est une fête folklorique ukrainienne célébrée le 13 janvier, qui correspond au 31 décembre du calendrier julien (vieux Nouvel An). Elle met en valeur l’identité culturelle et marque un nouveau départ dans l’ancien calendrier julien. Cette célébration symbolise également la quête permanente d’indépendance malgré les bouleversements politiques, unissant le peuple autour de la fierté culturelle et des nouveaux commencements. © Robin Hinsch
Serhii Chernyshov, Irpin, Ukraine, 2022. À son retour à Irpin après l’invasion russe, Serhii Chernyshov fut surpris de retrouver ses pigeons bien-aimés dans son pigeonnier. Malgré leur fuite pendant le conflit, ses colombes étaient restées, et même de nouvelles étaient venues les rejoindre. Éleveur de pigeons depuis toujours, Chernyshov prend désormais soin de ses anciens et nouveaux compagnons à plumes, symbolisant la résilience face à l’adversité. © Robin Hinsch
Retroville, Kiev, Ukraine, 2022. Le centre commercial Retroville, situé à Kiev, a été bombardé lors d’une frappe aérienne russe. Une partie du centre commercial, ainsi que son immeuble de bureaux de 12 étages, ont été détruits. Au moins huit personnes ont été tuées. © Robin Hinsch
Vitali, Mykolajiv, Ukraine, 2022 © Robin Hinsch
Arrêt de bus, oblast d’Odessa, Ukraine, 2012. Le rideau de fer était une frontière à la fois symbolique et physique qui divisait l’Europe pendant la guerre froide, séparant les pays occidentaux de l’OTAN des nations orientales du Pacte de Varsovie, dominées par l’Union soviétique. Forgé par Winston Churchill en 1946, il symbolisait la division Est-Ouest. Il a perduré jusqu’aux bouleversements politiques de la fin des années 1980 et à la chute du mur de Berlin en 1989, représentant la division de la guerre froide et la réunification européenne qui a suivi. © Robin Hinsch

Les photographies du livre montrent des paysages dissimulés par la brume, recouverts de neige ou saturés de pluie. Des animaux — chats, chiens, chevaux, un ours — apparaissent tout au long de la séquence. Les figures humaines ne sont jamais placées au hasard, mais soigneusement inscrites dans leur environnement, qu’il s’agisse de maisons, de champs, de lieux de travail ou de ruines. Aucune composition n’est fortuite.

Les images de Robin Hinsch ne relèvent ni du photojournalisme au sens strict, ni de la propagande, ni d’un discours ouvertement politique. Son travail se situe dans un espace intermédiaire, entre documentaire, photographie artistique et récit visuel. Le fait que le photographe ait commencé à documenter l’Ukraine avant la révolution de Maïdan (débutée en 2013) et l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014 — événements qui ont conduit à la situation actuelle — complexifie encore la lecture de l’œuvre. Comme l’écrit Julian Stallabrass dans le texte accompagnant le livre : « Lonely Are All the Bridges n’est pas exactement un livre de guerre, bien qu’il ne puisse désormais être regardé qu’à travers le prisme du conflit en cours. »

Stockage de mauvaises herbes en feu, Kupiansk, Kharkiv Regin, Ukraine, 2023. © Robin Hinsch
Ours, Zoo de Mykolaïv, Ukraine, 2022. Après l’invasion russe de l’Ukraine le 24 février 2022, une bombe a frappé le zoo de Mykolaïv, entre les enclos des ours polaires et des tigres, le troisième jour de l’attaque. Ni les humains ni les animaux n’ont été blessés. Après cette première explosion, d’autres bombes à fragmentation ont touché les abords du bâtiment administratif et une volière. © Robin Hinsch
Manifestant I, Kyiv, Ukraine, 2014 © Robin Hinsch
Bob Marley Squad, Donbass, Ukraine, 2023. « On ne peut transformer un défoncé en pierre.» Bataillon de combat et de reconnaissance depuis 2014. © Robin Hinsch

Privées de titres, de descriptions ou de dates, les photographies brouillent volontairement le temps et l’espace. Ce n’est qu’à la fin de l’ouvrage que le lecteur découvre les informations précises sur le lieu et la date de prise de vue. Ces indications sont entrecoupées des notes personnelles de Hinsch, qui apportent un contexte supplémentaire aux images, ainsi qu’aux personnes, lieux et objets qu’elles représentent.

Dans ces notes, le photographe fait également référence au film Le Miroir d’Andrei Tarkovsky, dans lequel la narration linéaire est abandonnée au profit d’un récit fragmenté, permettant à des expériences issues de différentes temporalités de coexister, mêlées aux rêves et aux souvenirs. « Par son atmosphère méditative, Le Miroir d’Andreï Tarkovski crée un espace réflexif où le silence, le son et les images se déploient lentement, invitant à une contemplation profonde », écrit Hinsch. « Cette qualité immersive transforme chaque scène en un paysage émotionnel. »

Quartier d’habitations abandonnées, Odessa, Ukraine, 2012. Andreï Tarkovski, l’un des réalisateurs les plus célèbres de l’histoire du cinéma, est né à Moscou mais entretenait un lien profond avec Odessa. Son père, le poète Arseni Tarkovski, était originaire d’Odessa, et l’atmosphère unique et le patrimoine culturel de la ville ont profondément marqué Andreï. Son chef-d’œuvre « Le Miroir » (1975) a été en partie inspiré par son séjour à Odessa, et il citait souvent la ville comme une source d’inspiration artistique. © Robin Hinsch

Le va-et-vient entre photographies en noir et blanc et images en couleur — elles-mêmes imprimées dans une palette volontairement atténuée — accentue encore les glissements de temps et de lieu. Passé et présent se confondent, sans indication explicite de ce que l’avenir pourrait réserver. Julian Stallabrass ajoute : « Ce livre suggère, au moins, un temps où la guerre actuelle viendra s’ajouter aux strates de la mémoire et du temps, et où des pensées et des sentiments moins radicalement binaires pourront de nouveau émerger. »

Lonely Are All the Bridges est publié par GOST Books et paraîtra en février 2026. Le livre est disponible en précommande au prix de 55€.

Punisher Drone, Donbass, Ukraine, 2023. Punisher is a high-precision ukraine made alternative to long-range artillery or missile weapons for the destruction of enemy targets. © Robin Hinsch

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