« Ce projet retrace la lutte entre forces démocratiques et autoritaires, où la promesse de liberté se heurte sans cesse à l’attraction de la domination », écrit Robin Hinsch. « Il s’attarde sur ces seuils fragiles entre ouverture et contrôle, espoir et peur. En son cœur se pose la question des futurs encore imaginables à l’ombre de ce conflit. »
Robin Hinsch est attiré pour la première fois par l’Ukraine après la lecture d’un article dans le magazine allemand Der Spiegel. Il est alors intrigué par la description du président de l’époque, Viktor Ianoukovytch, présenté comme « le nouveau dictateur entre l’Est et l’Ouest ». Cet intérêt profond pour le pays le pousse à y retourner à de nombreuses reprises pendant plus de 10 ans, photographiant à la fois les paysages et les personnes qu’il rencontre.
Les photographies du livre montrent des paysages dissimulés par la brume, recouverts de neige ou saturés de pluie. Des animaux — chats, chiens, chevaux, un ours — apparaissent tout au long de la séquence. Les figures humaines ne sont jamais placées au hasard, mais soigneusement inscrites dans leur environnement, qu’il s’agisse de maisons, de champs, de lieux de travail ou de ruines. Aucune composition n’est fortuite.
Les images de Robin Hinsch ne relèvent ni du photojournalisme au sens strict, ni de la propagande, ni d’un discours ouvertement politique. Son travail se situe dans un espace intermédiaire, entre documentaire, photographie artistique et récit visuel. Le fait que le photographe ait commencé à documenter l’Ukraine avant la révolution de Maïdan (débutée en 2013) et l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014 — événements qui ont conduit à la situation actuelle — complexifie encore la lecture de l’œuvre. Comme l’écrit Julian Stallabrass dans le texte accompagnant le livre : « Lonely Are All the Bridges n’est pas exactement un livre de guerre, bien qu’il ne puisse désormais être regardé qu’à travers le prisme du conflit en cours. »
Privées de titres, de descriptions ou de dates, les photographies brouillent volontairement le temps et l’espace. Ce n’est qu’à la fin de l’ouvrage que le lecteur découvre les informations précises sur le lieu et la date de prise de vue. Ces indications sont entrecoupées des notes personnelles de Hinsch, qui apportent un contexte supplémentaire aux images, ainsi qu’aux personnes, lieux et objets qu’elles représentent.
Dans ces notes, le photographe fait également référence au film Le Miroir d’Andrei Tarkovsky, dans lequel la narration linéaire est abandonnée au profit d’un récit fragmenté, permettant à des expériences issues de différentes temporalités de coexister, mêlées aux rêves et aux souvenirs. « Par son atmosphère méditative, Le Miroir d’Andreï Tarkovski crée un espace réflexif où le silence, le son et les images se déploient lentement, invitant à une contemplation profonde », écrit Hinsch. « Cette qualité immersive transforme chaque scène en un paysage émotionnel. »
Le va-et-vient entre photographies en noir et blanc et images en couleur — elles-mêmes imprimées dans une palette volontairement atténuée — accentue encore les glissements de temps et de lieu. Passé et présent se confondent, sans indication explicite de ce que l’avenir pourrait réserver. Julian Stallabrass ajoute : « Ce livre suggère, au moins, un temps où la guerre actuelle viendra s’ajouter aux strates de la mémoire et du temps, et où des pensées et des sentiments moins radicalement binaires pourront de nouveau émerger. »
Lonely Are All the Bridges est publié par GOST Books et paraîtra en février 2026. Le livre est disponible en précommande au prix de 55€.