Mark Cohen à basse altitude

Dans « Low Ideas », le photographe américain abandonne les silhouettes pour attraper les restes du monde — tickets, miettes, traces — et faire surgir une poésie du presque rien.

On dit souvent que la photographie est un regard porté sur le monde. Chez Mark Cohen, ce regard n’observe pas toujours depuis l’horizon : il peut ramper, toucher le sol, frôler les bordures, se glisser sous les pas des passants. À la Galerie du jour agnès b., l’exposition « Low Ideas » rassemble une quarantaine de tirages argentiques récents — des images prises non pas dans le flux de la rue, mais dans ses résidus. Des miettes de pain, une grille, un puzzle abandonné, un ticket plié en zigzag. Ce sont des fragments de réel, arrachés à la ville comme on cueille un caillou sur un trottoir. Cohen n’y cherche pas l’histoire — il cherche l’impact. « Je suis essentiellement un photographe d’action surréaliste », déclare t-il, revendiquant un geste photographique direct et instinctif.

Puzzle, 2023 © Mark Cohen
Ice in road, 2022 © Mark Cohen
Wholeweat bread, 1974 © Mark Cohen

L’enjeu n’est pas d’expliquer, mais de faire apparaître. « Il n’y a pas de conversation. Je ne veux pas avoir à m’expliquer », affirme-t-il. « J’utilise simplement les gens dans la rue de la manière la plus éphémère possible. » Tout, dans son vocabulaire visuel, procède du prélèvement : une découpe dans la foule, un détail arraché à la surface du monde. Quand il tient l’appareil à bout de bras, sans regarder dans le viseur, ce n’est pas par provocation — c’est une stratégie de capture. Plus de 50 ans qu’il arpente les rues, de Wilkes-Barre à Mexico, traquant bras, poignets, bustes tronqués, jambes comme des lignes mouvantes. Sa photographie, presque tactile, refuse la narration. Chaque image ressemble à un prélèvement d’ADN urbain : brut, énigmatique, sans mode d’emploi.

Dans « Low Ideas », ces échantillons se déplacent vers le bas. Là où autrefois il ciselait la foule en fragments humains, il photographie aujourd’hui depuis le sol — un renversement du point d’ancrage, comme si l’œil avait glissé jusqu’au bitume. Le rebut devient rébus, est-il écrit dans le texte d’introduction : un cylindre de papier, un gobelet vide, un morceau de pain abîmé, un ticket dentelé… Mark Cohen ne cherche pas la métaphore, mais la collision du réel avec le geste photographique. Le surréalisme, chez lui, ne flotte pas dans l’imaginaire : il se niche dans le choc visuel entre un objet et une lumière, un déchet et un trottoir. Face à Zig Zag Receipt (2024), image présentée à Paris pour la première fois, on ne voit pas une scène — on lit un rythme, une sorte de séquence posée à même l’asphalte, telle une partition improvisée.

Zig Zag Receipt, 2024 © Mark Cohen
Coke at Curb, 2023 © Mark Cohen
Black paper cylinder, 2015 © Mark Cohen

Ici, aucune logique documentaire ne relie les images de Mark Cohen : elles cohabitent comme des notes graphiques. L’artiste, aujourd’hui âgé de 82 ans, revendique cette méthode depuis ses débuts. « On ne prend pas des photos. On les fabrique en attaquant une situation », dit-il. Voilà le cœur de « Low Ideas ». Dans l’espace de la galerie, les tirages paraissent légers, presque modestes. Mais il suffit de s’arrêter, de laisser l’œil descendre, pour comprendre leur impact. On ne contemple pas une scène : on se penche, on se baisse, on rampe. On cherche la trace, le rien du tout. Dans ce territoire des marges, Cohen poursuit sa quête d’un réel débarrassé du spectaculaire — une basse altitude où la photographie ne cesse de provoquer.

« Low Ideas », de Mark Cohen, est à voir à la Galerie du jour agnès b., à Paris, jusqu’au 4 janvier 2026.

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