Martin Parr : puisque tout doit disparaître 

Avec « Global Warning », le Jeu de Paume revisite en 180 tirages l’œuvre du grand photographe britannique sous l’angle du désordre écologique.

Cette exposition a valeur testamentaire. Atteint d’un cancer qui l’a emporté à 73 ans, Martin Parr en a supervisé la préparation jusqu’à la fin, signant là son ultime acte de résistance visuelle. S’il a toujours réfuté le rôle de lanceur d’alerte, il a constaté de ses yeux la catastrophe environnementale. « Je vois maintenant que presque toutes les images que j’ai prises et produites sont indirectement liées au changement climatique », écrivait-il sur son blog en 2009.

N’y voyez aucun surplomb moral de sa part. Sa critique est à la fois « non programmée » et « non militante », précise Quentin Bajac, directeur du Jeu de Paume et commissaire de l’exposition, conçue en cinq volets : scènes de plages, (sur)consommation, tourisme de masse, exploitation des animaux et addictions technologiques. Autant de manières d’observer comment l’Homo Occidentalis dévore la planète.

Zurich, Suisse, 1997. © Martin Parr
Musée du Louvre, Paris, France, 2012. © Martin Parr

Au premier étage, l’exposition s’ouvre sur la série « New Brighton », du nom de cette station balnéaire anglaise populaire, située au nord de Liverpool. Prise dans les années 1980, elle montre des ouvriers pique-niquant au milieu des détritus. Des corps flasques et suintants affaissés sur le sable gris, entourés de mégots et de gobelets en plastique. S’agit-il d’une scène de crime ou d’un rituel ordinaire ? Le doute est permis.

« On a l’impression que ce corps est un cadavre », commente Quentin Bajacà propos du cliché d’un plagiste allongé sur le ventre à quelques centimètres d’un bulldozer.« Avec l’engin de chantier comme instrument du meurtre, et cette lumière au flash qui écrase l’ensemble ». L’image sera publiée dans The Last Resort (1986), un livre qui révèle son style au monde : couleurs crues et saturées, cadrages soulignant le potentiel tragicomique des situations.

Benidorm, Espagne, 1997. © Martin Parr
Cozumel, Mexique, 2002. © Martin Parr
Grotte bleue, Capri, Italie, 2014. © Martin Parr
Mumbai, Inde, 2018. © Martin Parr



Le photographe emprunte l’esthétique populaire pour mieux la détourner. « Do not take boring photographs », lui enseignait Tony Ray-Jones, son maître. « Quand je prends une photographie, j’essaie de dire quelque chose. Par-delà les couleurs criardes, il y a un message politique », confiait Martin Parr, intégré au système qu’il dénonce. « Je participe du problème que je photographie », répétait-il.

« Il reconnaissait ouvertement qu’il avait une terrible empreinte carbone, qu’il prenait sans cesse l’avion, qu’il aimait aller à la plage et faire du shopping. » insiste Quentin Bajac.N’empêche, la charge est là, acide. A Benidorm en Espagne ou sur les plages argentines, les corps s’entassent partout avec la même densité. « La plage était pour lui un condensé de notre civilisation », souligne Quentin Bajac.

Las Vegas, Nevada, Etats-Unis, 2000. © Martin Parr
Seagaia Ocean Dome, Miyazaki, Japon, 1996. © Martin Parr


« Critiquer et faire dérailler » 

« Le supermarché, c’est ma ligne de front », lâchait le photographe avec son ironie britannique. Pas l’Afghanistan, pas les zones de conflit. Non, pour lui, ce sera les rayons de Salford, les supermarchés coréens et les caddies débordant de bière lors des excursions transmanche Calais-Boulogne de ses compatriotes. Martin Parr a sillonné le globe, « non pas pour photographier des conflits » mais la « société de consommation ».

Cette position publiquement assumée répondait à son intégration houleuse chez Magnum en 1994. Il fut admis à une voix près, après des débats tendus avec les partisans du noble photoreportage traditionnel. Henri Cartier-Bresson, opposé à son entrée, parlera de « deux systèmes solaires différents » pour caractériser leurs démarches respectives. Martin Parr lui répondit : « Il y a un gouffre entre votre célébration de la vie et mon regard implicitement critique. »

Salford, Angleterre, 1986. © Martin Parr
Kleine Scheidegg, Suisse, 1994. © Martin Parr


Mais le fossé n’est peut-être pas si large. « Martin Parr est un humaniste avec une forme d’empathie pour ses modèles », défend Quentin Bajac. « Un moraliste au sens du 17ᵉ siècle, travaillant sur les comportements à la manière d’un La Bruyère ou La Fontaine. » Ses détracteurs n’empêcheront pas le trublion de diriger Magnum de 2013 à 2017 avec la même irrévérence.

Sa méthode ? « Critiquer et faire dérailler ». « Ce qui l’intéresse, c’est de mettre en avant le déséquilibre Nord-Sud, de parasiter le récit des grandes industries du tourisme », poursuit le commissaire. Ses images de Gambie et d’Indonésie, issues de la série « Small World », révèlent cette asymétrie brutale. Des touristes blancs photographient des enfants locaux courant pieds nus derrière leur Jeep, comme dans un safari.

Tokyo, Japon, 1998. © Martin Parr
Fort d’Amber, Jaipur, Inde, 2019. © Martin Parr


Plus loin, un touriste aux allures de prédateur, l’air goguenard, est attablé avec une femme au visage fermé, possiblement une prostituée. Autant d’échanges artificiels, faussés par les rapports de pouvoir et de domination dénoncés en images par Martin Parr. « Mon travail est de documenter la fuite en avant du monde occidental », affirmait le photographe.

Le règne de la perche à selfie

A Venise, il photographie encore et toujours la concentration humaine. Au Machu Picchu, il expose la masse de silhouettes drapées de ponchos en plastique. « Cette atrocité des années 2000 est un marqueur temporel, comme la casquette à logo dans les années 1990 », note Quentin Bajac, ajoutant que Martin Parr « se fondait avec délices dans la masse », et portait probablement son propre poncho.

Dubai, Emirats arabes unis, 2007. © Martin Parr


Dans Autoportrait, Martin Parr se fait photographier comme n’importe quel touriste. A Delhi, Pékin, partout. La perche à selfie envahit ses images des années 2010. Objet désormais banni, « presque d’un autre temps », s’amuse Quentin Bajac. Même obsession pour les téléphones et consoles de jeux, photographiés dans des contextes « extrêmement triviaux ». Images « totalement anti-publicitaires », ce qui n’empêcha pas Sony de lui commander une campagne.

Le malaise s’intensifie avec « Le règne animal ». Les chiens y sont anthropomorphisés, bichonnés et habillés comme des poupées. Tandis que d’autres animaux, tout aussi domestiques, sont sacrifiés pour la viande. L’animal n’existe plus que par son inscription dans la société, « captif ou sacrifié » par l’homme, pris lui aussi dans un système de domination masqué.

Venice Beach, Californie, Etats-Unis, 1998. © Martin Parr
Venise, Italie, 2005. © Martin Parr


Sur un cliché, un pigeon mange une poule, dans une inversion grotesque du cycle naturel. Plus loin, les carcasses de Morris Minor abandonnées dans la campagne irlandaise (1972) à la façon de vanités modernes disent la pollution automobile, mais aussi la résilience de la nature. A l’image de ces canards champêtres glissant sur l’eau en file indienne, indifférent à l’épave gisant au-dessus d’eux.

Quarante ans plus tard : une famille en transats observe des engins agricoles crachant des nuages de fumée lors de la Dorset Steam Fair. « Un spectacle incongru, absurde », commente Bajac. La fête n’existe plus aujourd’hui. Cette image, prise en 2022, est celle d’un monde révolu qui célébrait encore ses machines polluantes.Martin Parr y détourne habilement la fascination victorienne d’un William Turner pour la vapeur en un spectacle grotesque.

Dorset, Angleterre, 2022. © Martin Parr


« Je crée du divertissement », affirmait Martin Parr. « Mes images sont porteuses d’un message profond, si on choisit de les regarder ainsi, mais je ne prétends changer l’opinion de personne. » Une stratégie héritée d’Aristote et d’Horace : docere et placere. Séduire pour mieux interroger. En cela, l’humour visuel de Martin Parr s’inscrit dans une tradition satirique britannique remontant à William Hogarth, Jonathan Swift et Thomas Rowlandson.

Ce divertissement sert la réflexion critique, voire féroce de sa photographie. La trivialité devient une arme. « Je suis d’un naturel optimiste, mais quand je pense à la planète, la déprime finit par l’emporter », confiait-il. L’inscription « Last Day » sur un magasin en faillite résonne comme un Jugement dernier profane.

Dans Acropolis Now (2022), son dernier livre, Martin Parr rassemble des photos de touristes à Athènes dont les tirages ont été endommagés par l’eau. Moisissures, altérations chromatiques : les images semblent en voie d’effacement. « Comme si dans deux millénaires des archéologues extrayaient des clichés banals d’un monde d’avant », écrit Quentin Bajac. Une prophétie involontaire pour Martin Parr qui aimait à dire : « On va vers la catastrophe, mais on y va tous ensemble. C’est un désastre total. »

Glasgow, Ecosse, 1999. © Martin Parr




L’exposition de Martin Parr, « Global Warning », est à découvrir au Jeu de Paume jusqu’au 24 mai 2026.

Le catalogue de l’exposition, Global Warning, est disponible au prix de 39,95€.

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