New York, septembre 2024. La vénérable galerie de Larry Gagosian attire alors une foule bigarrée. Elle se compose des habituels professionnels du monde de l’art mais aussi de nombreux jeunes au profil d’étudiants en art. L’un d’eux, tatoué sur une bonne partie du corps, porte son carton à dessin comme un sac à dos, soigneusement noué à l’aide de lanières en cuir et d’une chaîne de vélo. Sa petite-amie, les cheveux teints en rose, arbore avec un sérieux déconcertant un serre-tête en forme d’oreilles de lapin. Plus loin, un jeune homme à la silhouette androgyne noue autour de son cou un keffieh vert, symbole de soutien à la Palestine.
Tous ont fait le déplacement à Chelsea pour Nan Goldin, figure de proue de l’underground artistique engagée dans de nombreuses causes sociales (sida, droits LGBT, féminisme, écologie, addictions). Studieux, ils prennent des notes devant le diaporama de l’artiste intitulé Stendhal Syndrome (2024) – du nom de ce trouble qui s’empare du spectateur submergé d’émotion par la beauté d’une œuvre d’art – qui aurait par ailleurs toute sa place dans un cursus d’école d’art. Le principe est à la fois simple et original : Nan Goldin juxtapose des photographies de chefs-d’œuvre classiques, issus des plus prestigieux musées du monde avec les portraits autobiographiques de ses amis, de ses amants et de sa famille. Aujourd’hui, l’œuvre est à voir à l’église Saint-Blaise, dans le cadre des Rencontres d’Arles alors que la photographe est lauréate du prix Kering I Women in motion pour la photographie 2025.
La proximité visuelle entre ces photographies contemporaines brutes – des diapositives d’instantanés aux couleurs saturées – et les classiques de l’histoire de l’art (peinture et sculpture posées selon les canons esthétiques de leur époque) saute aux yeux. À l’écran, leur composition, le sujet, la forme, les couleurs ou la posture des sujets sont très ressemblants, voire quasi identiques. Elles brouillent la frontière entre passé et présent, histoire intime et art officiel, profane et sacré. Et abolissent dans ce même élan les hiérarchies traditionnelles de l’art. L’esthétique amateur tient sa revanche.
En voix off, et sur une partition du Soundwalk Collective, Nan Goldin propose une relecture de six mythes des Métamorphoses d’Ovide. Elle tisse des liens entre les grandes figures de la mythologie et les membres de sa propre communauté avec qui elle a partagé, ou partage encore, sa vie. Les travestis deviennent des muses, ses anciens amants des Narcisse en puissance. Le corps de Tony, l’amant de Nan Goldin en jeans, fait écho à la Mort d’Orphée enveloppé dans un drap bleu, peinte par Émile Lévy en 1866. Les compagnons de fortune et d’infortune de Goldin se confondent avec leurs doubles mythiques. La beauté, la mort, l’amour et le sexe se répondent d’un siècle à l’autre.


Ainsi, de nombreux diptyques ou triptyques explorent des histoires d’amour et de perte dans l’Antiquité, évoquant le plaisir et la terreur du syndrome de Stendhal. Tout au long de ses cinquante ans de carrière, Nan Goldin a exploré sans crainte les profondeurs de la condition humaine, capturant des moments bruts du quotidien qui révèlent des expériences universelles d’amour, de perte et les vérités qui nous relient tous. Stendhal Syndrome ne déroge pas à cette habitude.
« Stendhal Syndrome », de Nan Goldin, est à voir à l’église Saint-Blaise à Arles, dans le cadre des Rencontres de la photographie d’Arles, du 7 juillet au 5 octobre 2025.