Ce projet, initié en 2018 à l’occasion d’une résidence à Łódź, en Pologne, a pris racine dans une rencontre fortuite de la photographe avec Cosmos, un roman polonais. Ce texte agit comme un révélateur : il transforme l’intention première de Brod – photographier dans l’esprit du cinéma moral de Kieslowski – en une quête plus intérieure, moins narrative, guidée par l’obsession de la forme, thème central chez Gombrowicz. « J’ai pris intuitivement le roman Cosmos de Gombrowicz », explique la photographe. « Ça a été une véritable révélation littéraire, son écriture m’a littéralement happée, fascinée et troublée, si bien qu’il en a évincé Kieslowski. Je n’aurais jamais cru que j’allais partir sur ses pas pendant sept années – bien que la série ait été interrompue maintes fois–, que je partagerais sa passion pour le drame de la forme humaine: la pluralité des façons d’être selon la culture, les croyances, les convictions, les comportements de l’homme, la façon dont l’intériorité se manifeste vers l’extérieur. »
« Je me suis sentie proche de sa quête de signes, de son rapport au détail », confie-t-elle dans un entretien avec l’écrivain et critique Fabien Ribery. Cette proximité intellectuelle et émotionnelle irrigue tout le travail, qui s’étale sur plusieurs années, entre Pologne, Argentine et France. Brod y explore les façons dont l’individu se façonne et se déforme au contact des autres, entre intériorité et masque social.
Une photographie de l’émotion
Chez Brod, la photographie ne fige pas, elle capte le flottement. « Ce roman a confirmé un processus de création que je développais depuis plusieurs années, élargissant ma perception du réel et des relations interhumaines, des émotions qu’elles procurent, auxquelles je donne forme au moyen de la photographie. » Elle saisit des gestes en suspens, des regards furtifs, des postures équivoques, avec une attention marquée pour les fragments : une nuque, une main, un genou à terre, un visage – figures récurrentes, presque symboliques. C’est dans ces détails que se niche, une forme d’éveil discret.
Loin d’un travail conceptuel froid, Le Temps de l’immaturité est avant tout porté par l’émotion. Brod revendique une approche intuitive, guidée par ce qu’elle appelle le « balbutiement de l’instant ». Il y a chez elle une conscience aiguë de l’ouverture : photographier quelqu’un, dit-elle, suppose d’abord de l’écouter, de le rencontrer. La prise de vue n’est que le troisième temps d’un processus où la relation prime.
Gombrowicz en toile de fond
L’œuvre de Gombrowicz est bien présente dans le livre, mais pas de manière directe ou illustrative. Son influence est plus souterraine, intégrée de façon personnelle par Nolwenn Brod. On retrouve dans ses photos certains thèmes chers à l’écrivain, comme l’agenouillement, les visages transformés ou l’allure enfantine, mais sans insistance ni mise en scène évidente. « Je suis en quelque sorte à la recherche de la fugacité d’un geste, d’un regard, de la forme d’un visage, de tout ce qui me donnerait une impression forte, afin que cela me bascule encore plus dans la vie, que cela se poursuive dans mon imaginaire, et qu’une idée émerge », dit-elle.
Brod reprend aussi deux idées fortes de Gombrowicz : celle de la « Gueule », ce masque que les autres nous collent au visage, et celle du « Cucul », qui désigne la manière dont la société traite les adultes comme des enfants. Ces notions trouvent un écho dans ses images, qui montrent souvent des personnages pris entre ce qu’ils sont profondément et ce qu’on attend d’eux. La série se concentre sur l’ambiguïté. Elle reflète les contradictions de l’identité humaine, toujours en tension.
Entre gravité et douceur
Le livre se distingue alors par une chromie générale chaude, des lumières dorées, presque crépusculaires. Une manière de ne pas accentuer l’austérité des sujets traités, mais au contraire de leur offrir un accueil affectif. Malgré des thématiques parfois sombres – la Shoah en creux, l’exil, la déformation de l’individu – le regard de Brod n’est ni froid, ni distant. Il est attentif, pudique, tendre. « Je prends souvent le parti du charnel et du spirituel en photographie, et la pudeur corporelle ou des sentiments, oscillant entre dissimulation et discrétion, est primordiale dans ma relation avec autrui. »
Certaines images frôlent l’étrange, d’autres effleurent la grâce. Toutes sont traversées par une forme de retenue : la pudeur, chez Brod, est une posture essentielle, un mode d’approche autant qu’un choix esthétique. Elle met en avant la suggestion, le trouble léger, le silence éloquent.
Intitulé en clin d’œil aux Mémoires du temps de l’immaturité de Gombrowicz publié en 1933, (rebaptisé Bakakaï), le livre de Nolwenn Brod interroge, au fond, ce que signifie grandir. Non pas au sens de s’assagir, mais plutôt de rester en éveil, ouvert au monde, réceptif aux changements. Pour elle, l’immaturité n’est ni une faiblesse ni une nostalgie : c’est une manière de résister à la rigidité des formes toutes faites.
Le Temps de l’immaturité, de Nolwenn Brod, est publié aux éditions lamaindonne, parution début juillet 2025.