Chaque année, la section « Émergence » des Rencontres d’Arles révèle des voix nouvelles, des écritures visuelles audacieuses, et souvent, les premières traces publiques d’un travail au long cours. Véritable laboratoire de la photographie contemporaine, elle donne à voir des projets où la forme et le fond s’expérimentent dans un rapport frontal au monde.
Pour cette édition 2025, les propositions issues du secteur Émergence témoignent d’un vif intérêt pour les questions d’identité, de genre, de mémoire et de territoire. Chaque photographe convoque sa propre grammaire, entre archives personnelles, enquête documentaire, introspection ou immersion sociétale. Des routes japonaises aux légions françaises, de l’Amazonie péruvienne aux rues de Mexico, les récits se croisent et se confrontent avec une intensité rare.
Nous avons retenu 5 projets qui nous ont particulièrement marqués, par leur puissance d’évocation, leur regard singulier ou leur capacité à habiter pleinement la photographie comme un espace critique.
Louise Mutruel – Only you can complete me
On raconte que l’engouement pour la customisation automobile arrive au Japon dans les années 1970 sous l’influence de la culture américaine d’après-guerre. Inspirés des decorated trucks américains, les camions dekotora réinterprétés par les japonais·es deviennent un artisanat sophistiqué et engagé. C’est à travers ce hobby que des passionné·es redéfinissent leurs identités et s’inventent des avatars mobiles. Les véhicules utilitaires – de transport ou de chantier – sont métamorphosés par leurs propriétaires en objets hybrides qui mélangent, aujourd’hui encore, des influences traditionnelles comme l’actualisation d’estampes ukiyo-e et des influences populaires telles les inspirations formelles d’armures robotiques de la série de science-fiction des années 1980 Gundam. Dans les années 1990, jugés trop éblouissants et tape-à-l’œil, les dekotora sont bannis des centres-villes et interdits de circuler pleins phares la nuit. Ils se retranchent alors dans les zones périurbaines, investissant les parkings, les stations-services et les lieux industriels, comme sanctuaires pour partager leur passion.
Le dimanche, de grands rassemblements de dekotora ont lieu à travers le Japon.
Ces événements sont l’occasion pour les « Art Truck Club » de se réunir pour parader, échanger et exécuter une série de rituels. Sur les carrosseries, l’omniprésence de figures sacrées comme celles des Niô (gardiens des temples shintoïstes), d’Ebisu (dieu de la mer) ou d’Hannya (figure démoniaque du théâtre nô) sont autant de talismans protecteurs que de prières de bon augure. Les conducteur·ices, en arborant leurs icônes préférées sur leur camion, s’improvisent conteur·euses d’histoires et semblent trouver là le moyen de réenchanter leur travail quotidien sur les routes.
Au crible de la communauté des dekotora, Louise Mutrel a appréhendé les rassemblements comme des espaces de croyances collectives et des hauts lieux d’expérimentations esthétiques. Entre récit visuel et objet de documentation, « Only You Can Complete Me » [Seul toi peux me compléter] constitue une archive sensible sur cette subculture autant qu’une expérience sensorielle. Dans l’agitation des grands regroupements, Louise Mutrel a capturé l’énergie et l’intensité : l’œil qui cherche – déjà saturé, baigné dans le chrome, au ras des pare-chocs ou perdu dans le ciel à extraire un détail – un signe, un éclat.
Musuk Nolte – Les appartenances de l’air
Au cours des quinze dernières années, Musuk Nolte a réalisé plusieurs voyages en Amazonie péruvienne. Mû par un engagement envers le présent des peuples indigènes qui habitent la région, il a développé un projet documentaire de longue haleine à travers lequel il accompagne leurs luttes. La série photographique « Les appartenances de l’air » fait partie de ce projet, elle aborde l’expérience de l’artiste avec l’Ayahuasca au contact de l’ethnie Shawi lors d’un séjour dans le bassin de la rivière Paranapura. Guidé par Julio, un chaman de la communauté, et par la voix omniprésente de sa mère, Nolte s’est vu plongé dans un voyage intérieur au cours duquel il a pu selon ses mots, rêver les yeux ouverts, se retrouver dans une autre dimension et voir ce que l’on ne connaît pas.
L’exploration visuelle de l’auteur interroge comment rendre visible l’irreprésentable et de quelle manière lier une expérience spirituelle à un intérêt social marqué par son rôle de vulgarisateur et compagnon de la pensée indigène. Cette réflexion s’inscrit dans un dialogue entre le genre documentaire et l’approche d’auteur à travers lequel se redéfinit son travail de photographe. Ainsi, l’enregistrement du démantèlement du territoire indigène à partir d’une image documentaire, est complété par une représentation expérimentale de l’urgence de préserver la culture immatérielle des peuples indigènes. L’expérience de l’Ayahuasca apparaît alors comme une évocation du souffle qui résiste à la mondialisation et ses politiques néolibérales.
Tel un atlas interconnecté par des visions, ce projet constitue une approche de la dimension synesthésique de la photographie et de la réflexion du lieu symbolique qu’occupe le sujet dans le monde. En se faisant écho de la cosmovision indigène, les images de l’auteur cherchent à partager l’importance de penser la place de l’individu comme partie d’un tout, en opposition à la pensée occidentale qui a imprégné les dynamiques sociales en Amérique latine. C’est ainsi que Nolte ouvre la voie à une confrontation avec le présent, dans laquelle différentes conceptions du monde débattent leur légitimité et leur possibilité de coexister.
Octavio Aguilar – Tajëëw et Kontoy
Le lieu du mythe signifie dans le travail artistique d’Octavio Aguilar, lauréat du Prix Roederer 2025, la possibilité de reconstruire les mémoires de Santiago Zacatepec, son lieu d’origine et de résidence actuel. Tajëëw et Kontoy sont les noms des ancêtres du peuple Ayuuk, dont l’origine est tracée par la transmission orale d’une génération à l’autre. Aurea Romero, sa grand-mère, constitue la figure clé qui l’a guidé dans la compréhension de sa généalogie culturelle. Sa conversation avec elle et d’autres habitants de sa région lui ont permis de reconstruire un récit qui résiste aux divers processus de colonisation symbolique.
La conscience qu’a l’artiste de la valeur de ses racines indigènes prend sens dans son œuvre à travers la reconnaissance de sa langue maternelle. En tant que locuteur de l’espagnol et du mixe, Aguilar explore la relation image-texte tel un binôme qui lui permet de complexifier son identité. Ainsi, la langue mixe, ayuuk ou langue de la montagne, représente son sentiment d’appartenance à une culture locale.
« Hommes de pierre » constitue la réponse de l’artiste au harcèlement sexuel vécu dans les rues de sa ville et « Paysages pour l’attentat », sa façon d’aborder la vulnérabilité mentale d’un certain type d’hommes. Partant de cette relation, Serrano se demande si l’aspect lascif et violent du regard et du comportement masculin peut avoir pour toile de fond une éducation de genre qui nie aux hommes toute dimension affective. À travers cela, on peut dire que l’œuvre de Serrano explore une psychogéographie de la masculinité. Pour ce faire, elle utilise la photographie et le dessin comme des outils d’émancipation face à l’incompétence de l’État mexicain et le manque d’intérêt généralisé de la société civile.
Ainsi, l’artiste peut affirmer que ce qu’elle vivait auparavant de manière personnelle répond à une problématique profondément structurelle, et à la fois, assumer que le machisme représente une trame symbolique complexe dans laquelle l’histoire de l’agresseur révèle de nouveaux traits qui aident à comprendre la violence comme un phénomène culturel. Peut-être que finalement, l’hyper-masculinité est une construction sociale qui s’asphyxie avec la même corde qu’elle utilise pour opprimer ?
Julie Jobert – Patria Nostra
« Patria Nostra est un projet photographique d’auteur qui aborde la notion de masculinité à travers l’enregistrement visuel de la Légion étrangère en France, formée d’individus qui ont laissé derrière eux leur pays, leur culture, leur langue et leurs êtres chers dans l’espoir d’une nouvelle vie. L’autrice a recours au genre du portrait pour aborder la singularité de l’identité dans le domaine militaire. Ainsi, la représentation du visage comme symbole de l’individu se retrouve confrontée à une image collective construite par l’anonymat de quelques-uns de ses membres.
Dans ce contexte, l’identité s’inscrit dans une résistance constante au devoir être. Les codes de la discipline, du rendement et de l’hygiène servent à Joubert pour étudier l’environnement militaire comme un espace d’effacement des différences culturelles, dans lequel l’histoire des individus se manifeste subtilement à travers certains traits de leurs corps. Le regard de Joubert accompagne le processus d’enrôlement via une approche des notions de fraternité et virilité. Ces traits constituent pour l’autrice le point de départ d’une recherche sur le rôle de la masculinité dans les sociétés marquées par la migration.
Les intégrants de la Légion citée sont des individus qui ont pour trait commun leur jeunesse. Le statut d’étranger les rassemble également dans un flou marqué par l’incertitude de leur futur. Déplacés à cause de la conjoncture politique de leurs pays d’origine, ils ont trouvé au sein de la milice une possibilité de reconstruire leur présent en renonçant à leur passé. « Patria Nostra » ouvre un débat sur la valeur que les sociétés accordent à certaines vies et le rôle que joue l’hyper-masculinité dans leurs discours politiques. Pour Joubert, observer le va-et-vient existant entre la force physique et la fragilité émotionnelle des individus lui permet de se rapprocher de la dimension humaine d’une collectivité dont la citoyenneté se trouve en voie de construction.
Heba Khalifa – L’œil du tigre
L’expression « L’Œil du tigre » est utilisée dans la société arabe comme une insulte pour désigner un type de regard féminin au caractère provocateur. Le projet photographique de Heba Khalifa s’inscrit dans le contexte culturel de la ville du Caire, capitale de l’Égypte, et il est situé dans l’étape de son enfance. Cette période réapparaît dans son présent comme la manifestation d’un temps censuré par le traumatisme et la douleur, dont la réélaboration à partir de l’image photographique cherche à rendre visible un processus de deuil.
L’artiste explore, à travers une visualité expérimentale, le rôle transgressif de la mémoire dans le déclenchement d’un débat public sur les abus sexuels. C’est dans le cadre de ce débat que l’autrice resignifie sa position de victime, d’abord comme un lieu d’énonciation où il lui est possible de construire une réparation symbolique envers elle-même, et ensuite, comme un espace identitaire lui permettant de dénoncer le pacte social qui légitime la violence de genre.
Sa traversée visuelle explore l’enfance comme un lieu inquiétant en raison des expériences vécues dans l’environnement domestique. La relecture des photos de son album de famille via le collage photo et l’écriture quotidienne l’amène à complexifier le rôle joué par la famille et la religion en tant que structures sociales d’endoctrinement de genre. Pour sa part, le recours au portrait lui permet de rechercher symboliquement son propre visage, égaré dans la silenciation d’une société profondément hétéro-patriarcale.
Ainsi, le geste de l’autrice consistant à réunir les fragments visuels de son enfance, représente l’intention de réparer son corps et de faire place à une nouvelle conception d’elle-même au présent. La capacité de la photographie émerge dans cette conjoncture tel un outil d’accompagnement dans un processus de guérison émotionnelle. En ce sens, Khalifa vient doter l’expression « L’Œil du tigre » d’une nouvelle signification, celle d’un regard renvoyant au rôle actif que peuvent jouer les femmes dans la société contemporaine du Caire, ce qui ouvre la voie à un autre cours de l’histoire et bien sûr, réinvente sa propre vie.
The Rencontres de la photographie d’Arles will take place from July 7 to October 5, 2025. Click here for more information on venues and exhibitions.