L’exposition « Marie-Laure de Decker, un regard sur l’actualité » à la Maison Européenne de la Photographie à Paris met en lumière l’œuvre de cette photographe disparue en 2023, qui a capturé les luttes du 20e siècle, du Vietnam à l’apartheid en Afrique du Sud, en passant par le Chili de Pinochet, le Tchad et la Bosnie.
On y découvre aussi ses portraits de célébrités : Valéry Giscard d’Estaing dans son salon, Marcel Duchamp jouant aux échecs à Cadaquès et Catherine Deneuve assoupie à l’arrière d’une voiture.
Son fils, Pablo Saavedra de Decker, a joué un rôle clé dans cette rétrospective, en triant des centaines de milliers de négatifs pour redonner vie à l’engagement de sa mère et lui donner la place qu’elle mérite dans l’histoire de la photographie. Par amour, aussi. Entretien.
Avant de vous lancer dans la valorisation du fonds photographique de votre mère, quel lien entreteniez-vous avec la photographie ?
Pablo Saavedra de Decker : Ma mère ne m’a jamais encouragé à faire de la photo. Dans les années 2000, avec l’arrivée du numérique, elle me disait : « Ne fais pas ce métier, il a changé. » Assez jeune, j’ai compris que suivre la même voie qu’un parent qui a brillé dans son domaine pouvait être dangereux, à moins d’avoir ce même métier chevillé au corps. Je n’ai pas eu cette appétence, même si j’aime prendre des photos de façon amateur.
Comment avez-vous vécu l’équilibre entre sa carrière exigeante et la vie de famille ?
Marie-Laure n’était pas connue du grand public à l’époque, même si elle était très respectée d’un cercle restreint de photographes. Sa notoriété n’a donc pas pesé sur moi. Ce qui était singulier, c’est qu’elle m’a emmené en reportage dès mon plus jeune âge. Nous avons voyagé ensemble en Afrique du Sud pendant l’apartheid, en Tanzanie, en Laponie, en Indonésie et au Tchad, où nous sommes allés à la rencontre des Wodaabe, un peuple nomade magnifique, aujourd’hui disparu. Ma mère ne m’a pas seulement mis au monde, elle m’a montré le monde.
Quels souvenirs gardez-vous de ces voyages ?
Un mélange de joie et de peur. Ces voyages étaient très éprouvants. Au Tchad, il fallait marcher pendant des semaines dans la poussière de la savane, traverser la brousse. Marie-Laure et moi étions souvent malades, nous avons attrapé la malaria à tour de rôle, mais nous prenions soin l’un de l’autre. Ça nous a beaucoup rapprochés.
En quoi consistait votre rôle sur le terrain ?
J’étais son assistant, je portais ses sacs, je rechargeais ses appareils, je tenais le réflecteur et je veillais sur elle. Parfois, cela impliquait de la protéger, comme lors d’une altercation avec un homme qui ne voulait absolument pas être photographié et voulait la frapper. J’ai dû m’interposer pour la défendre. Une autre fois, toujours au Tchad, nous avons été frappés de plein fouet par un cheval de course qui a foncé dans le public. Il est tombé sur son appareil photo, ce qui lui a brisé une côte. Mon devoir était de la protéger.
Vous n’avez jamais hésité à l’accompagner en reportage, malgré les difficultés ?
Non, ces voyages étaient extraordinaires. Je réalise maintenant la chance que j’ai eue de côtoyer ces peuples magnifiques. Je n’ai jamais refusé de l’accompagner, jusqu’à la naissance de mon fils. Après cela, j’avais d’autres responsabilités. Marie-Laure a continué à voyager avec mon petit frère, Balthazar, jusqu’à son grave accident de voiture en 2007. Ensuite, elle a été dialysée jusqu’à sa mort, en 2023.
Comment décririez-vous la personnalité de votre mère ?
Marie-Laure était une personnalité… totalement originale ! Ils ont fermé l’usine, des êtres humains comme ça, ils n’en font plus (rires). Elle était pleine de vie, de couleur. Très exigeante aussi. Elle était toujours en lutte contre quelque chose. Contre la lâcheté du quotidien. Contre la bêtise. C’était aussi une grande conteuse. Elle savait captiver une tablée de 20 personnes avec ses anecdotes de voyages. Tout le monde écoutait, bouche-bée, les aventures improbables de cette femme qui dénotait. Elle adorait l’humour. Et elle était toujours très chic, d’une élégance naturelle, souvent habillée à l’indienne.
Cette prestance se retrouve dans ses portraits…
Absolument. Elle voyait la dignité et la beauté des gens. Son regard perçant, ses yeux très verts, lui permettaient de saisir l’âme des personnes qu’elle photographiait. On se sentait nu face à elle.
C’était aussi une personne très aimante ?
Ses démonstrations d’amour étaient mémorables. Quand on était enfants, lorsque je partais à l’école le matin avec mon petit frère Balthazar, du haut du 5e étage, elle jetait des pétales de roses qu’elle avait plantées sur la balcon, afin que notre chemin soit pavé de pétales.
Quelles photos ou séries vous touchent le plus ?
Ses photos du Tchad sont sublimes. Son travail sur l’Afrique du Sud me touche aussi particulièrement car j’ai pu voir, de mes propres yeux, la violence de l’apartheid qu’elle dénonce dans ses photographies. Le souvenir d’un homme, en particulier, me revient. Nous étions en train de déjeuner dans un restaurant à l’extérieur quand un vieux monsieur qui vivait dans la rue est venu nous demander de l’argent. On lui en a donné, bien sûr et Marie-Laure lui a proposé de s’asseoir avec nous. Nous avons déjeuné ensemble, il nous a raconté son histoire et nous a dit : « Regardez ce que mon patron m’a fait ». Il a soulevé sa chemise et nous a montré son dos, qui était lacéré de traces de coups de fouet. Ça marque les yeux d’un enfant pour toujours…
D’autres femmes photographes ont couvert des conflits : Gerda Taro, qui n’hésitait pas à montrer des photos de cadavres ; Lee Miller, qui avait parfois recours à des mises en scène cyniques pour provoquer une réaction chez le spectateur ; ou Catherine Leroy, qui montrait l’action des combats. Qu’est-ce qui distingue l’œil de Marie-Laure de Decker ?
Elle a choisi de ne jamais tirer profit de la souffrance des autres. Son éthique personnelle très forte lui interdisait de gagner de l’argent sur le dos de quelqu’un en train de mourir sous ses yeux. Elle ne montrait jamais la violence ou le sang. Elle voulait capturer la beauté des hommes, pas la laideur de la guerre. Son approche était profondément humaine, centrée sur les histoires et les visages des gens qu’elle rencontrait. D’où un sentiment de noblesse, de douceur aussi dans ses images.
Votre mère rejetait l’appellation de photographe de guerre. Pourquoi ?
Elle n’aimait pas être enfermée dans une case. Bien qu’elle ait couvert de nombreux conflits, elle était avant tout photographe. Ma mère avait horreur de la guerre et voulait montrer l’humanité dans sa dignité. Son grand ami, le photographe Noël Quidu, était en première ligne sur le terrain. Lui était obligé de montrer l’horreur pour émouvoir l’opinion publique. Marie-Laure trouvait ça très bien. Marie-Laure a pris un autre chemin aligné avec sa philosophie personnelle.
Vous apparaissez sur plusieurs photos de votre mère. Que pouvez-vous nous dire de ces clichés ?
L’enfance est un thème central de son travail. Elles me rappellent le travail de Sally Mann, même si elles n’ont pas été prises à la chambre. Marie-Laure aimait la liberté et la joie que représente l’enfance. Elle a pris de nombreuses photos de famille, drôles et légères. De mes cousins, de moi, de mon frère. Ses photos d’enfants sont naturellement gracieuses, très pures. Elle a aussi pris beaucoup de photos d’animaux qui n’ont pas été du tout montrées.
Comment répartissez-vous les tâches de gestion du patrimoine de votre mère avec votre frère ?
Mon frère, Balthazar [fils du grand avocat pénaliste Thierry Lévy, ndlr], s’occupe des aspects juridiques et administratifs. De mon côté, je me suis occupée des images. Ça a commencé pendant le confinement que j’ai passé dans le Tarn, aux côtés de ma mère. Par désoeuvrement, puisque je ne pouvais plus exercer mon métier [de dj, danseur et performeur], j’ai commencé à trier ses archives. Jusqu’à me rendre compte que son travail représentait un trésor patrimonial !
Votre mère était-elle consciente de la valeur de son œuvre ?
Elle s’en moquait. Elle n’était pas intéressée par la notoriété. On me pose souvent la question : « Pourquoi votre mère n’était pas plus connue que ça ? ». Mais c’est un travail d’être connu ! Il faut être au bon endroit, au bon moment, aller au bon vernissage, serrer des mains, être diplomate. Tout ce qu’elle détestait. Elle avait un caractère fort, ce qui est souvent perçu comme une qualité chez les hommes, mais bizarrement jamais chez les femmes. Et elle n’aimait pas faire de compromis. Paradoxalement, elle était aussi peinée de devoir se battre pour essayer de vivre de ces photos. Elle a souffert beaucoup d’humiliations.
Quand a-t-elle pris ses distances avec le milieu de la photographie ?
Quand elle est rentrée en France après la guerre de Bosnie. Elle était profondément meurtrie par la violence de cette guerre. Elle a alors décidé de quitter Paris et de déménager dans le Tarn, à la campagne, loin des conflits. Ses photographies sont devenues plus bucoliques. Elle était heureuse là-bas.
Vous a-t-elle encouragé à gérer ses archives ?
Au début, elle était sceptique. Elle me disait : « Bon courage, mon garçon. » Mais quand j’ai commencé à vendre ses photos, elle a vu que les choses évoluaient. Je pense qu’elle rêvait secrètement que je sois son agent. J’ai réalisé plus tard que c’était ma mission de donner à ma mère la place qu’elle n’a pas su se faire de son vivant.
Vous prévoyez également de publier, fin 2026, son autobiographie. Que pouvez-vous nous en dire ?
Marie-Laure a eu une vie extraordinaire. Son autobiographie est magnifique et incroyablement romanesque. Sa vie est digne d’un film ! Son expérience au Vietnam, c’est un mélange d’Apocalypse Now et de La déchirure. Au Tchad, on croirait revivre les aventures de Lawrence d’Arabie. Et tout est comme ça ! Chacun de ses voyages a une dimension épique, que ce soit au Chili, en Afrique du Sud, ou en Inde. Elle a provoqué sa chance, encore et encore. Elle a été bien récompensée parce qu’elle est morte relativement âgée compte tenu de son parcours.
Quelles sont les prochaines étapes pour promouvoir son œuvre ?
Nous sommes au début d’un cycle de reconnaissance pour Marie-Laure. Cette exposition à la MEP est un début. En plus de la publication de son autobiographie et l’organisation d’autres expositions, je cherche la bonne personne qui aura l’ambition et le talent et le désir de montrer la vie de Marie Laure en documentaire. Pas en 52 minutes, mais de façon segmentée pour raconter toute l’histoire de cette femme incroyable. J’aimerais aussi qu’il y ait un biopic sur elle d’ici une dizaine d’années. Toute la matière est là. C’est du pain béni ! Ceci est une manière pour moi de ressusciter ma mère.
Vous êtes un passeur entre votre mère et la nouvelle génération. Quel message souhaitez-vous transmettre ?
Je veux donner à Marie-Laure la place qu’elle mérite dans l’histoire de la photographie. Il est vital de mettre en lumière des figures inspirantes pour les jeunes filles comme ma fille Nîn, qui a 13 ans. Je crois que l’heure de la reconnaissance des femmes est enfin arrivée. En transmettant l’œuvre et la vie de ma mère, son courage et sa liberté, je souhaite inspirer les jeunes femmes à croire en leurs rêves : « Si Marie-Laure peut le faire, alors moi aussi ! »
L’exposition « Marie-Laure de Decker — L’image comme engagement » est à voir jusqu’au 28 septembre 2025 à la Maison européenne de la photographie, à Paris.