« Nous n’exposons pas simplement des photographies », énonce d’entrée de jeu Nicolas Henry, fondateur de Photoclimat, à quelques heures de l’inauguration, place de la Concorde, à Paris. « Nous créons un espace où l’art devient plaidoyer. » La décontraction naturelle du photographe, qui porte ce jour-là un pull bariolé, contraste avec l’agitation des équipes techniques tout de noir vêtu qui s’activent pour achever le montage des pièces, entre deux bourrasques de pluie.
Ici, chaque œuvre est un manifeste. Face à l’obélisque se dresse l’emblème de cette troisième édition placée sous le signe du réchauffement climatique : « Concordia », une tour ajourée de 15 mètres en bois et rotin. Son design paramétrique, un mode de création assistée par ordinateur qui épouse les lignes du monde végétal et animal, est la signature de l’architecte français Arthur Mamou-Mani, dont la notoriété a décuplé depuis qu’il a conçu le temple du festival Burning Man, dans le désert du Nevada.
Évoquant les ailes d’un oiseau, l’installation éco-conçue déploie une collection d’œuvres contemporaines diverses. « On a beaucoup de jeunes photographes cette année qui ont un langage visuel très personnel », précise Nicolas Henry. A l’image de Gab Mejia, un photographe philippin queer, auteur d’une série de portraits mêlant photographie, dessin et mythologie, avec le soutien de l’Alliance pour la Préservation des Forêts.
« Je mets en lumière des personnalités écologiques inspirantes pour la jeune génération », explique-t-il, assis près de la yourte traditionnelle mongole érigée à quelques mètres du prestigieux Hôtel de la Marine, faisant office de salle de réunion et de point de ravitaillement. « Ce sont des dirigeants autochtones, des scientifiques, des activistes et des artistes qui sont tous unis dans le combat contre la déforestation. »
Alors qu’un récent rapport de Global Forest Watch établit que près de 7 millions d’hectares de forêts tropicales ont brûlé l’an dernier – l’équivalent de 18 terrains de football par minute ! –, ces portraits représentent un espoir que chacun peut soutenir. « Pour vivre, une ONG a besoin de bénévoles et de donateurs », rappelle Nicolas Henry. Face à la crise climatique et sociale que nous traversons, il s’agit de mobiliser les consciences.
L’activisme dans l’objectif
« On fait des expos de rue mais Paris n’est pas seulement un décor. 5 millions de visiteurs vont voir ces installations. Le but, c’est qu’ils s’arrêtent et s’instruisent sur le travail des ONG. » Et comme la photographie classique ne suffit pas, il faut trouver de nouveaux langages visuels percutants. « Le public est sensible à la force des images et des récits. Dans les commandes, on essaie vraiment d’aller chercher des écritures originales, avec des artistes sensibles à ce que font les gens de leur âge. »
« Ce qui nous a séduit chez ces jeunes photographes », poursuit-il, « c’est leur sens de la mise en scène, leur travail poussé sur la matière et leur sens de la colorisation. » Le photographe de mode ghanéen Prince Gyasi, atteint de synesthésie, est un bon exemple. Ses photographies, qu’il qualifie d’« afro-pop », explosent de couleurs saturées et dégagent une énergie vibratoire saisissante qui transforme le regard du spectateur occidental sur les récits africains.
« En tant qu’artiste visuel, je pense que mon rôle est de redessiner l’image de l’Afrique pour le reste du monde, en effaçant la négativité souvent associée à ses représentations », affirme-t-il. Son image d’une femme noire archer pointant son arc vers le ciel, un geste périlleux puisque qu’on ne sait pas où la flèche va retomber, a été choisie comme tête d’affiche de l’édition 2025. « C’est une image symbolique de la période actuelle, les scientifiques ne cessent de nous alarmer mais on continue à les ignorer », commente Nicolas Henry.
Géographies du deuil
Ce sentiment d’urgence est palpable dans la documentation du Bangladesh par Fabeha Monir pour Action contre la Faim qui soutient les populations en première ligne du réchauffement climatique. Alors que 17 % du territoire pourrait être submergé d’ici 2050, la photographe de 32 ans refuse tout misérabilisme. « Mon travail consiste à trouver le cadre où dignité et dévastation coexistent – parce que c’est là que commence le vrai changement. »
Ses images du district côtier de Satkhira, où les tempêtes successives ont salinisé à outrance des terres autrefois cultivables, montrent des familles qui s’adaptent tant bien que mal à leur environnement. Regroupées dans une série intitulée « Bangladesh, cultiver l’avenir face au changement climatique », elles pulsent de vie tout en documentant sa précarité. A l’image de ces enfants qui jouent dans des eaux qui ne devraient pas exister.
Cette tension entre dégradation environnementale et vulnérabilité traverse aussi les œuvres de Sandrine Elberg pour Médecins du Monde qui comptent parmi les plus puissantes de cette édition. Regroupées sous le titre « Zones Sensibles », elles interrogent l’impact des polluants, de la malbouffe et de la précarité sur nos organismes. « J’ai voulu révéler des problématiques de santé invisibles tout en restant fidèle à mon écriture : l’onirisme, le noir et blanc, un aspect intemporel. »
Sous son objectif, les pesticides d’un champ viticole forment un bucolique nuage de poussière. « C’est beau, mais que se passe-t-il si l’on respire ces particules ? » questionne l’artiste. Plus loin, elle capte les reflets d’une couverture de survie, sublimée par un travail d’encre et de lumière qui lui confère une aura spectrale. « De ce symbole tragique, j’ai voulu faire une photographie sobre et stylisée. » Dans le langage de l’artiste, à la limite de l’abstraction, beauté plastique et misère sociale coexistent dans une dialectique troublante.
Le double tranchant de la technologie
À l’ère où l’intelligence artificielle redéfinit la réalité, la série « Solitude Augmentée » de Sacha Goldberger pour les Petits Frères des Pauvres met en scène une autre réalité sociale perturbante. Ses portraits pop de personnes âgées isolées s’enrichissent de compagnons numériques imaginaires. Lorsque les visiteurs déplacent leurs smartphones sur les portraits, des figures fantasmagoriques générées par IA apparaissent dans le cadre.
Jeanne, 81 ans, blouse à pois et collier de perles, pose dans sa salle à manger. « Tellement j’aime Simone Veil que j’imaginerais bien passer un week-end avec elle », confie-t-elle. L’IA exauce son vœu : la première présidente du Parlement européen apparaît en peignoir à ses côtés. « Les algorithmes peuvent-ils remplacer la connexion humaine ? » interroge Goldberger. « Ces personnes âgées ont des mondes intérieurs riches, mais la société les a rendues invisibles. »
Chargé de sensibiliser aux droits des enfants, le photographe britannique James Mollison documente leurs chambres à coucher. Ses images révèlent les inégalités criantes d’un pays et d’une famille à l’autre, entre rêves individuels et destins brisés. Alex, Brésilien de 9 ans, n’a même pas de lit. Non scolarisé et toxicomane, il mendie pour survivre. « La plupart du temps, il dort dehors, sur un banc vide ou un canapé abandonné », précise James Mollison. Son regard d’enfant désabusé étreint l’âme.
Les yeux dans les yeux
Vous pensiez avoir tout vu ? Détrompez-vous ! D’autres paires d’yeux, couronnés de poils, de plumes ou d’écailles, vous observent. Terriblement expressifs, ce sont ceux des animaux que nous tuons dans l’indifférence générale en détruisant leur habitat, en les chassant, en les empoisonnant. Tim Flach s’est donné pour mission de changer notre regard sur eux en tirant leurs portraits. Tiré à quatre épingles dans un costume fleuri so British, il justifie sa démarche anthropomorphique.
« Le travail que j’ai effectué avec des spécialistes des sciences sociales prouve que si l’on ne rend pas la personne animale plus proche de nous, nous ne ressentons pas autant d’empathie à son égard », explique-t-il. Éclairages sophistiqués, cadrages serrés, mise en scène théâtrale. Ses « Regards fascinants » révèlent la personnalité de chaque sujet, batracien, volatile ou mammifère, réconciliant ainsi l’humain et l’animal.
Cette scénographie animalière innovante a séduit Nicolas Henry, toujours en quête d’idées pour susciter l’intérêt du public et créer de l’engagement. Cette année, 40 photographes sont exposés dans tout Paris pour valoriser le travail des associations qui font face à des difficultés financières croissantes. « Les grandes ONG humanitaires ont perdu près de la moitié de leur financement », s’inquiète-t-il. « Nous ne pouvons plus nous permettre de ne rien faire. »
Photoclimat est à découvrir en accès libre du 12 septembre au 12 octobre 2025 Place de la Concorde, Quais de Seine et à l’Académie du climat à Paris. Informations complètes ici.