Hiver 1944-1945. Dans la région des Pays-Bas occupée par les Allemands, les conditions se détériorent rapidement, plus particulièrement au cœur des provinces les plus densément peuplées, situées à l’ouest du pays. Souhaitant punir la réticence des Néerlandais à participer à l’effort de guerre, les nazis imposent un blocus qui coupe les livraisons de nourriture et de carburant des zones agricoles jusqu’à ces espaces urbains. Une mesure qui coutera la vie à environ 20 000 personnes.
Durant cette famine, les résistants Tony van Renterghem, chef d’état-major des forces armées internes d’Amsterdam-Sud, et le cinéaste juif allemand réfugié à Amsterdam depuis 1933 Fritz Kahlenberg s’unissent. Ensemble, ils entrent en contact avec quatorze photographes actifs dans la capitale – parmi eux, des contributeurs qui deviendront des auteurs de renom : Cas Oorthuys, Emmy Andriesse, Charles Breijer, Kryn Taconis, ou encore Ad Windig.
Leur objectif ? Documenter les conditions de vie déplorables imposées par les nazis et réussir à convaincre les Alliés et le gouvernement néerlandais en exil, grâce à des images envoyées clandestinement à Londres, de faire parvenir des denrées alimentaires aux Pays-Bas. Un projet héroïque qui se déploie au cours des derniers mois de l’occupation, puisqu’en novembre 1944, l’administration allemande avait banni la photographie dans les lieux publics.
« Ce sont Renterghem et Kahlenberg qui passaient les diverses instructions aux participants, depuis leur QG, situé au la Michelangelostraat 36 à Amsterdam Sud, d’où ils supervisaient les différentes opérations liées à la résistance. Les volontaires ne se connaissaient pas et ne communiquaient pas entre eux, pour des raisons de sécurité », précise Claartje van Dijk, conservatrice à Foam.
L’importance d’une documentation de la résistance
« Si les images réalisées n’ont pas directement contribué à l’effort de guerre, elles s’imposent aujourd’hui comme un témoignage précieux des courageuses missions de ce groupe de d’auteurs et de leur rôle dans la documentation de l’occupation. Les photographes capturaient les activités de la résistance, la presse clandestine, la falsification des cartes d’identité, la famine à Amsterdam et même les gens en quête de carburant et de nourriture. Ils dépeignent une histoire douloureuse », poursuit la conservatrice.
Une histoire pourtant nécessaire à immortaliser. Sur les clichés, l’occupation, les conditions de vie dégradantes, la misère et la faim demeurent, comme autant de traces d’un récit qu’on a cherché à effacer. D’abord reconnu par des appellations plus neutres – Netherlands Archive ou Central Imagery Archive – le groupe est finalement nommé The Underground Camera après la libération. Un titre convoquant à la fois les notions de secret et de danger d’une telle opération. « Le fait qu’ils ont dû se cacher pour prendre les photographies qu’ils prenaient est souvent évident », affirme en effet Claartje van Dijk.

Prises en photo depuis des lieux sûrs – une fenêtre, un mur – ou à travers le trou d’un sac, les scènes de vie paraissent plus brutes encore, la prise de vue à hauteur de hanche offrant une perception immersive de l’ordinaire sous l’occupation. « Ce style documentaire très direct est devenu important pour toute une génération de photographes d’après-guerre », ajoute le commissaire d’exposition. Une mission risquée formant ainsi, malgré elle, les auteurs des décennies suivantes.
Récit singulier d’une période historique bouleversante, « The Underground Camera » s’inscrit dans une thématique chère à la Foam : l’appareil photo vu comme une arme. S’éloignant des reportages de guerre au cœur de l’action et des combats, elle s’attache ici à souligner la pertinence de la documentation d’une résistance organisée dans l’ombre, une résistance qui évolue en parallèle des conflits.
Un projet d’envergure porté par plusieurs experts : « Il le résultat d’une collaboration avec l’Institut NIOD pour les études sur la guerre, l’Holocauste et le génocide, dont la publication du même nom est sortie en mars 2025. J’ai conçu l’exposition avec Hripsimé Visser, ancienne conservatrice de la photographie au Musée Stedelijk, et avec l’aide du concepteur Jeroen de Vries », conclut Claartje van Dijk.

L’exposition « The Underground Camera » est visible au Foam Museum jusqu’au 1e septembre 2025.





