Le déclic survint à deux heures du matin. Hal Fischer lisait Jack Burnham disserter sur la théorie des signes de Claude Lévi-Strauss dans The Structure of Art, quand la connexion se fit. « Foulards, clés ! » Le code vestimentaire du Castro, avec ses étoffes colorées dépassant de la poche arrière d’un jean, ses boucles d’oreille et ses jeux de clés suspendus aux passants de la ceinture, se révéla soudain à lui comme le lexique secret du désir homosexuel. Une grammaire accessible aux seuls initiés dont il fait désormais partie.
Le jeune photographe pose ses valises à San Francisco en janvier 1975 pour y suivre des études supérieures. Il s’installe « à la lisière extérieure de Haight-Ashbury » où son ambiguïté sexuelle est de courte durée. « Après quelques mois à San Francisco, dont un Halloween mémorable avec un sosie du jeune Marlon Brando, j’ai abandonné toute prétention à la bisexualité. J’étais gay et j’adorais ça. »
Le quartier du Castro possédait « l’atmosphère d’un village gay 24h/24 ». Le « climat relativement tempéré et ensoleillé de la ville était propice à ce que les jeunes hommes traînent dans la rue », précise-t-il. Dans ce contexte de drague et de jeu, ses photographies émergent comme « une forme de performance artistique » mariant rigueur conceptuelle et ironie décalée.
« Je fabriquais délibérément des images très prosaïques ou banales, non menaçantes », explique-t-il. « Vous allez les voir de loin et vous dire “Bon, ça a l’air plutôt innocent”, puis vous allez vous approcher et commencer à lire ce texte depuis une autre distance. Et là, vous allez lire la dernière ligne et éclater de rire. » Dans l’Amérique des années 1970, où l’homosexualité était considérée par l’Association américaine de psychiatrie comme un trouble mental, l’humour d’Hal Fischer est aussi salvateur.
Son œuvre la plus connue, « Gay Semiotics » (1977), décrit avec une précision faussement scolaire comment les hommes gays signifiaient leurs préférences sexuelles. Sous l’apparence d’un catalogue, le travail de Hal Fisher raconte sa propre vie et celle de son entourage. « Bill, qui incarnait le “Gay Basique”, est toujours un ami et travaillait dans le magasin de photo local, deux pâtés de maisons plus loin », se souvient l’artiste, tandis que « Tinker le “Hippie” traînait au Gus’s Pub, qui fut le bar de mon coming-out ».
Cette banalité stratégique fait entrer discrètement la sémiotique queer dans des galeries encore mal à l’aise face aux images plus transgressives d’un Robert Mapplethorpe. Dans un même esprit de discrétion, l’artiste a remplacé les corps de ses diagrammes BDSM par des silhouettes en pointillés, atténuant le choc qu’aurait pu ressentir un public lambda face à des images jugées crues.
Mais Seminal Works ne se limite pas à « Gay Semiotics ». La série « Boy-Friends » (1979) comporte 10 portraits d’hommes en noir et blanc, encadrés. Chacun s’accompagne d’un texte dans lequel Hal Fischer décrit la relation qu’il entretenait avec l’homme photographié : coups d’un soir, amitiés profondes, histoires d’amour tumultueuses. Comme par pudeur, il a placé sur l’image une petite bande noire leur censurant les yeux.
Le livre met aussi en perspective des travaux précoces d’Hal Fischer, peu connus. L’inclusion de ces images de jeunesse – autoportraits juvéniles, tableaux documentaires, expérimentations conceptuelles – révèle quelques pépites remarquables. Self-Portrait, State College (1974) témoigne d’une identité artistique en formation. Spaceship, Pennsylvania capture quant à elle l’étrangeté surréaliste de l’Amérique profonde. On y découvre une machine industrielle massive, un « monument incompréhensible d’une ère spatiale qui n’a jamais vraiment touché terre ».
L’assassinat en 1978 de l’activiste gay Harvey Milk et du maire progressiste George Moscone, dont Hal Fischer avait célébré l’élection un an plus tôt, nous ramène brutalement sur terre. L’événement marque la fin de l’insouciance. Deux ans plus tard, le Centre américain de contrôle des maladies signalait les premiers foyers de pneumonies inhabituels.
L’épidémie de sida pulvérisa l’ethos libertin qui animait le quartier. « En 1985, Castro Street était une mer de places de parking vides et de trottoirs déserts. Mais le coup fatal arriva sous forme technologique. « L’avènement des salons de discussion internet au début des années 1990 » permettant « une liaison orchestrée sans quitter la maison » rendit les scènes de rue obsolètes.
Pourtant Seminal Works réfute la nostalgie. « Les gens ne pensent jamais qu’ils vivent un âge d’or », observe Hal Fischer. « C’est une étiquette apposée après coup. » Ses photographies capturent avant tout « une époque qui se présente comme joyeuse, libératrice et sans complications », tout en reconnaissant les exclusions inhérentes à l’époque : le racisme, la misogynie, le privilège de classe permettant aux hommes gays blancs d’« s’assimiler économiquement d’une manière que d’autres ne pouvaient pas ». Cette double vision du photographe, à la fois partie prenante de cette communauté et observateur distant, anime chaque cliché et fait le sel de l’ouvrage.
L’esprit du Castro a disparu et San Francisco est devenue « l’une des villes les plus chères des Etats-Unis ». Ce qui demeure, ce sont ces photographies à la fois tendres et impitoyables, témoins d’une époque où être « jeune et gay dans le San Francisco des années 1970, c’était faire partie d’une communauté en devenir dans les affres exaltantes de la libération ». Un âge d’or qui s’ignorait.
Cactus 1, 1975–76. © Hal Fischer
Seminal Works de Hal Fischer est publié chez Aperture et disponible au prix de $65.