Entre 2006 et 2023, Claire Beckett s’est rendue dans des bases militaires aux quatre coins des États-Unis. Sur place, elle y a découvert des décors destinés à faciliter l’immersion, des costumes, des fiches de rôles à attribuer – autant d’éléments permettant aux soldats de s’entraîner aux combats les attendant en Iraq et en Afghanistan.
Croisant portraits, paysages étrangement déserts et documents officiels conçus pour apprendre les rudiments des dialectes arabes, les règles de politesse à respecter ou encore l’initiation aux valeurs de l’Islam, Defense Language s’impose comme un ouvrage complexe. Sur les pages, les représentations fidèles des cultures étrangères rencontrent des paradoxes réducteurs, et les modules d’enseignement, bien que nécessaires, peinent à dissimuler l’héritage d’un Manifest Destiny, poussant les Américains à dispenser leur « supériorité ».
Pour Blind, la photographe revient en détail sur son travail.
Comment en êtes-vous venue à vous intéresser à ces exercices dans les bases militaires ?
Je travaillais, à l’époque, sur les entraînements routiniers des soldats américains. Alors que j’étais à Fort Jackson, je suis entrée dans une clairière où j’ai vu trois jeunes femmes. C’était des soldates, étrangement habillées : elles portaient bien leurs uniformes et fusils, mais ceux-ci étaient cachés sous des vêtements d’hommes arabes. Elles avaient transformé des keffiehs en hijab. J’ai trouvé ça ahurissant : je m’attendais à apercevoir des militaires en plein exercice, et au lieu de cela, je découvrais cette fausse mise en scène arabisante ! J’ai su, dès ce moment, qu’il fallait que je me penche sur ce sujet. Je suis ensuite tombée sur un livre publié par la RAND corporation – un think tank américain de droite – qui explique les stratégies à mettre en œuvre pour organiser des formations d’immersions culturelles. Je l’ai utilisé comme guide, en contactant, via leurs relations publiques, les bases qui étaient mentionnées pour leur demander la permission de venir les photographier.
Il s’agit d’un projet au long terme, de quelles manières celui-ci a évolué ?
À travers ma démarche de photographe, déjà. Au départ, je me suis concentrée sur les portraits, puis je me suis davantage intéressée à l’environnement, en essayant de perfectionner ma représentation des paysages. En parallèle, j’ai aussi commencé à travailler sur une autre série dédiée aux Américains qui se convertissent à l’Islam. Pour ce faire, je suis allée suivre des cours réservés aux femmes qui se convertissent. J’ai énormément développé ma connaissance de cette religion grâce à elles, et lorsque je suis retournée dans les bases, je voyais les choses différemment, parce que je comprenais beaucoup mieux l’iconographie islamique. D’ailleurs, au moment d’éditer ce livre, j’ai redécouvert mes photos et je les ai interprétées d’une autre manière ! Cet enseignement a profondément métamorphosé leur logique visuelle. Certaines sont très distantes du réel – elles ne représentent en rien l’Islam – et d’autres sont tout à fait adéquates.
Dans Defense Language, vous vous intéressez à la façon dont les Américains interagissent avec les autres cultures. Un sujet d’autant plus important qu’il résonne dramatiquement avec le climat politique actuel…
J’aimerais honnêtement pouvoir dire que ce n’est plus si pertinent, que nous avons évolué, en tant que société… Mais ce n’est absolument pas le cas. Les aspects les moins reluisants de la manière dont nous traitons les autres cultures persistent et deviennent plus évidents encore, en effet, dans ce climat politique.
Quand j’ai débuté cette série, ce que j’ai trouvé cool, dans la construction de ces villages et ces costumes par l’armée, c’est qu’ils permettent une forme d’empreinte visuelle. Ce n’est pas une simple idée que l’on porte en nous, et qu’on ne remarque que si on lui prête attention. Je perçois ma démarche comme une étude de cas, qui favorise une autre manière de voir que lorsqu’on se contente de faire fonctionner notre imagination. On pourrait, d’ailleurs, très bien faire un livre similaire sur d’autres cultures et le message resterait le même.
Les cours que vous avez suivis vous ont-ils poussé à appréhender ces thématiques différemment ?
Oui. J’ai toujours su que cette perception était problématique, mais l’enseignement que j’ai reçu de ma professeure, qui était d’origine égyptienne, m’a permis de vraiment me familiariser avec la culture islamique nord-africaine. À l’issue de cette formation, j’ai pu comprendre pourquoi mon intuition me soufflait que tout cela était étrange, ou incorrect. C’est comme si j’avais en ma possession des preuves concrètes.
Il y a d’ailleurs, dans votre livre, plusieurs documents qui nourrissent vos photographies. Pourquoi ce choix ?
Travailler pendant si longtemps sur un même projet m’a permis de prendre le temps de la réflexion. J’ai beaucoup pensé à ce que je souhaitais réaliser : comment faire en sorte que le lecteur saisisse clairement les concepts que j’aborde, puisque les photographies restent, elles, ouvertes à l’interprétation – et c’est tout à fait intentionnel ! Cependant, je voulais aussi pouvoir être plus directe. Si un portrait peut être analysé de plusieurs manières, mon point de vue, lui, doit être explicite. Les documents sont donc devenus des outils : en les partageant, je souligne mon opinion.
D’où viennent ces documents ?
Ils viennent d’eBay. Sur la plateforme, on peut définir des termes de recherche et recevoir un e-mail lorsque des objets correspondants sont disponibles. J’ai choisi des mots-clés liés à un centre de recherches appelé le Defense Language Institute, qui produit beaucoup de ces documents, ainsi que quelques autres termes, et j’ai commencé à rassembler « passivement » des éléments. J’ai ensuite eu la chance de collaborer avec le concepteur des livres chez GOST, Stuart Smith, qui a tout de suite su quoi faire avec toute cette documentation – j’en avais emmagasiné tellement qu’elle tenait dans une large bibliothèque ! Il a eu l’idée de la forme à adopter [en les plaçant en différentes sections, séparés par plusieurs corpus photographiques, NDLR], pour rendre ma démarche plus compréhensible pour le lecteur. Après, il a simplement fallu déterminer quels extraits reflétaient le mieux mon point de vue, sans être répétitifs, et trouver le bon équilibre entre images et textes.
Defense Language, de Claire Beckett est disponible chez GOST éditions, au prix de 55€.