Raymond Depardon: « La couleur, c’est les bonbons de mon enfance »

A Montpellier, le Pavillon Populaire de Montpellier rouvre ses portes après travaux et dévoile une belle exposition de Raymond Depardon. Plus de 150 images couleur, inédites pour beaucoup, retracent 60 ans de voyages, de commandes et de flâneries. Une traversée du monde et de la vie, guidée par l’œil du photographe.

Raymond Depardon a souvent dit que la photographie l’avait sauvé. Qu’il fallait parfois un appareil dans les mains pour comprendre. Pas pour expliquer, non. Pour tenir debout. L’exposition « Extreme Hotel », présentée au Pavillon Populaire de Montpellier, raconte ce chemin-là, en couleur. Elle raconte une vie qui se déroule, un monde qui se déplie devant un jeune homme parti de la ferme, et qui n’a jamais cessé de regarder les gens et, surtout, de parler à hauteur d’homme.

L’Extrême Hôtel existe. C’est un petit établissement d’Addis-Abeba, fréquenté par personne de particulier, sauf les voyageurs obstinés. Raymond Depardon y a vécu des nuits lentes, des matins d’observation silencieuse. Cette adresse sans glamour est le point de départ du parcours. Elle pourrait n’être qu’une anecdote, elle est un seuil. Un lieu de passage entre deux mondes : celui du photojournalisme des années 1960 et celui de la couleur… plus intime, fragile aussi.

L’hôtel est un lieu parfait pour Depardon. Pas de décor héroïque. Pas de mythologie. Une chambre. Une fenêtre. Des gens qui passent. C’est ainsi qu’il s’est arraché à la presse. Et c’est ainsi qu’il revient, dans l’exposition, à un regard plus simple, presque enfantin. « De cette fenêtre, à l’époque, il observe la rue, la vie, et il en tire des idées », explique Marie Perennès, co-commissaire de l’exposition avec Simon Depardon, fils de Raymond. « Quand il est photoreporter pour Dalmas, Gamma puis Magnum, il va forcément dans les grands hôtels internationaux avec les autres journalistes. Quand il retourne dans ces lieux pour lui-même, à partir des années 1980-90, il choisit ces petits hôtels comme l’Extrême Hôtel. Cela lui permet de vivre autre chose. Nous trouvons que c’est une belle métaphore de son rapport à la couleur : elle se forge certes pendant les années de photojournalisme, mais elle prend sa force dans cette curiosité que Raymond déploie dès les années d’après, en allant découvrir des cultures, des pays, en rencontrant des gens sur cinq continents. Ce titre dit le voyage et l’humanisme, auxquels il s’est toujours identifié. »

Afrique

Raymond Depardon a été envoyé en Afrique à l’âge où les garçons ne savent pas encore qui ils sont. Guère 18 ans. « Quand je suis arrivé à l’agence Dalmas à la fin des années 1950, on m’a envoyé en Afrique », raconte le photographe. « J’ai participé à la décolonisation comme photographe. J’étais très jeune, je n’avais pas fait d’études secondaires, je n’étais pas passé par Mai 68. J’étais candide. » Il s’en souvient comme d’une première fois irréversible. On le touche, on lui demande « Vous êtes de Paris ? ». « Ils n’avaient jamais vu de Parisiens », dit-il en souriant. Ces régions, habituées aux militaires et aux entrepreneurs, ne connaissent pas non plus les photographes. Dans le nord du pays, il passera huit mois. Il n’y voit que trois femmes. Une apparition rare, verticale, élégante. « Une femme qui marche dans la rue, c’est vertical, c’est une élégance incroyable. »

Ce n’est pas la couleur qui retient son attention, mais la fraternité rudimentaire. L’Afrique lui donne des visages, des manières d’être, des corps soumis aux vents, aux politiques, aux saisons. Elle l’éduque. Cette relation au « peuple » — africain, paysan, citadin — ne le quittera plus. « L’Afrique m’a marqué. J’ai vu des nomades qui se battent, des enfants, des paysans. Comme ceux de France. Je savais qu’ils en bavaient. Et je me disais : il faut faire des photos pour montrer comment ils vivent… Je les défendrai toujours. »

Tchad. Modra. 2014 © Raymond Depardon/Magnum Photos
Afrique du sud. Johannesburg. 2006. © Raymond Depardon/Magnum Photos

Paysans

L’exposition à Montpellier débute justement par des photographies rurales, en France double justement. Celles de paysans, qu’on lui connaît bien, mais en couleur cette fois-ci. « C’est une série réalisée dans les années 2000 », explique Marie Perennès. « On a voulu commencer par elle parce que ce retour à la terre est un rappel à ses origines. Raymond raconte souvent que ses premières images couleur, ce sont les Ektachromes qu’il fait dans la cour de la ferme entre 12 et 16 ans, quand il prend des cours de photo par correspondance. Il photographie le chat, la vache, son frère, sa cousine. C’est le début de son regard couleur. »

Les portraits de paysans en 6×6 sont un hommage à la ruralité française, à ce qu’il était intimement. Marcel Privat — un des paysans filmés dans La Vie moderne — est aujourd’hui tintinologue. C’est un hommage vivant. Au contraire des parents de Raymond Depardon, que l’intéressé n’ose jamais vraiment photographier. « Dans ma famille, tout le monde me disait : “Tu nous emmerdes avec la photo.” »

Le territoire fermier ne se visite pas sans être présenté. Les paysans le repoussent, l’insultent parfois. « Ils ne sont jamais contents. » Il y retourne, encore et encore. Il découvre la moyenne montagne — ni plaine, ni haute montagne — cette diagonale du vide qui relie Cévennes et Massif central. Dans les jardins, il remarque des tombes familiales. Les exploitants disparaissent peu à peu. Les visages s’effacent. Et il comprend soudain qu’il est en train de sauver une mémoire. « Je suis heureux de les avoir photographiés, parce qu’ils ne sont plus là. »

Bonbons

Les convictions de Raymond Depardon se sont formées au contact du noir et blanc, la langue photographique des agences et de la presse. Dans les sixties, sa génération ne valorise pas la couleur. La photographie sérieuse se fait en noir et blanc. La couleur est alors réservée aux couvertures, aux magazines italiens et espagnols, à l’iconographie commerciale. Pendant longtemps, il méprise la pellicule couleur.

Deux appareils, deux mondes : l’un sert l’agence, l’autre la tentation de la couverture. « Au début, j’avais deux appareils : un en noir et blanc, un en couleur. Quand j’avais fini le noir et blanc, je passais à la couleur. Donc j’avais du mépris pour la couleur. » Cette hiérarchie technique se transforme en hiérarchie esthétique. L’exposition en fait une matière narrative. La couleur arrive comme une seconde pensée, comme un pas de côté.

Puis un basculement discret se produit. Les Japonais inventent le format vertical. Tout d’un coup, l’image cesse d’être une scène pour devenir un cadre. On ne place plus un sujet. On s’arrête sur des lignes. « Quand Martin Parr est arrivé à Magnum, ça a été un hurlement. Les puristes… Au début je ne comprenais pas. Puis le cadre a changé. La photographie a basculé. »

La couleur devient sentimentale. Une régression heureuse. « La couleur, c’est les bonbons de mon enfance. » Il évoque ceux qui sont roses. « Il y en a plus beaucoup des roses. » Les cousins qu’il photographie en Ektachrome dans la cour de la ferme. Les chewing-gums. La route de l’école à vélo. 

Brésil. Amazonie. Roraima. Indien Yanomami. 2008. © Raymond Depardon/Magnum Photos
Chili. Valdivia. 2007 © Raymond Depardon/Magnum Photos

Reporter couleur

Le photographe a mis du temps à aimer la couleur, à la travailler pour lui. Pour autant, une partie entière de l’exposition est consacrée à toutes ses couvertures de magazine et images de presse couleur, des hommes politiques aux célébrités, des faits divers aux Jeux Olympiques. Pompidou, Nixon, la reine Elizabeth II photographiée dans sa Rolls-Royce, les terroristes de Munich, les athlètes de Tokyo. On y redécouvre sa façon de s’affranchir des protocoles. « Je me suis retrouvé dans la Rolls de la reine. Elle me regardait. Aujourd’hui, ce serait impossible. » Ce sont les rues, les foules, les avions qui l’ont éduqué. Simon Depardon en parle avec précision: « Raymond a tout gardé. Les billets d’avion, les passeports — 24 passeports —, les feuilles de parution, les annotations. Cela donne une image très concrète du métier. Par exemple, sur un tirage avec Bardot, il note “300 francs”, le prix de la parution. Il demandait toujours une copie. C’est une mine d’or, surtout pour la couleur, et elle reste largement exploitable. »

Le Pavillon Populaire met ces traces en vitrine. Les pages de magazines, les planches-contact, les notes au crayon, les doubles pages silencieuses, mais aussi les billets d’avion, les badges presse (comme ceux, magnifiques, des JO de Tokyo), les lunettes de moto. Les curateurs le disent sans détour : la couleur était un pari, une couverture espérée. « Et si on avait photographié l’Algérie en couleur ? », dit Raymond Depardon. « Ça aurait tout changé. Les journaux n’étaient pas en couleur, seulement la couverture. Les diapositives, on ne savait pas s’il fallait donner l’original, garder des duplicatas… Beaucoup de photos ont disparu. Toute une génération est restée en noir et blanc : McCullin, Gilles Caron etc. Aujourd’hui, je suis presque arrivé à une paix : ne pas opposer la couleur au noir et blanc. Parce que si je commence à les opposer, le noir et blanc gagnera. Et ce serait affreux. »

Cette logique explique aussi l’exposition. On ne montre pas seulement des images. On révèle les conditions matérielles d’une vie. Les valises pleines de diapositives, l’incendie de 2021 qui détruit une partie du « grenier », la pièce où Raymond Depardon y stockait ses négatifs.

Cadre vertical

À partir des années 2000, Raymond Depardon retourne dans ces villes découvertes comme photoreporter — Tokyo, Moscou, Pérou — mais sans commande. Il travaille avec un Bronica 4,5×6, un format vertical. Il cherche des lumières, des aplats, une douceur, souvent sans sujet au centre. Il y a beaucoup de gens de dos, beaucoup de cadrages sans vrais protagonistes. « Il fait de la couleur pour son plaisir, pas pour répondre à un récit », illustre Marie Perennès. L’exposition montre cette liberté dans la grande salle du Pavillon Populaire. Pas d’événement. Pas de crise. Pas de héros. Ce sont des images presque banales. Des rues, des ombres, des seuils. La couleur n’est plus une mission, elle est une respiration.

Une salle attenante propose également des images couleurs inédites de Glasgow en 1980, où Raymond Depardon se rend à deux reprises pour répondre à une commande du Sunday Times. Il découvre une ville marquée par la crise économique, les quartiers ouvriers, les terrains vagues. Le journal refuse de publier ses images, jugées trop personnelles et pas assez documentaires. Pourtant, cette série marque une étape essentielle dans son parcours : la couleur n’accompagne plus un sujet, elle devient le sujet.  

Écosse. Glasgow. 1980 © Raymond Depardon/Magnum Photos

Photographier devant

Avec l’âge vient la bascule intérieure. Raymond Depardon se lasse de courir. Il découvre la chambre photographique, puis le grand territoire américain. La géographie lui parle plus fort que les visages. « Je suis allé dans les endroits pauvres, l’équivalent de la Lozère : le Dakota, le Texas. » Il comprend la lenteur, la pesanteur, l’idée que voir n’est pas un instant, mais un temps. « Tu t’arrêtes boire un café, au-dessus il y a une citerne, de la poussière. C’est un territoire immense. On pourrait dire d’ici, Montpellier, jusqu’au Maroc. Et la Floride, c’est déjà Marrakech. » Cette phrase, si cocasse, résume tout. La terre, vue par Depardon, est plus vaste que la carte. Elle relie des continents par des sensations. Elle ne sépare pas.

Aux États-Unis, il apprécie davantage l’eau du robinet. « J’ai appris une chose essentielle : l’eau. L’eau dans laquelle on développe les films. L’eau de New York est très douce, elle vient d’un aqueduc immense. Ça change tout pour le développement. En France, la plupart des photographes utilisent de l’eau de source. » La chambre devient aussi un refuge. Un espace où personne ne vient l’interrompre. Enfin, cela dépend de l’endroit. « En Amérique, tu poses ton pied, ton voile noir et rouge — le même depuis deux siècles — et tu travailles. Personne ne te dérange. En Vendée, les hommes politiques m’engueulaient parce que je photographiais les trottoirs abîmés. Mais le trottoir fait partie de la boutique. C’est le commerce. La chambre oblige à regarder le sol, la façade, la vérité. »

Nouveau Mexique. USA. 2019 © Raymond Depardon/Magnum Photos

Avec la chambre, Raymond Depardon apprécie aussi la « photographie en avançant ». La presse, c’est la marche arrière : Brigitte Bardot, Jane Birkin, les avant-premières, la rue. Tu fais tout en reculant. À un moment, tu veux faire une photo en marche avant. La chambre te permet cela: de faire un pas en avant, de mettre la tête devant, tranquillement. »

« Après je suis devenu “artiste”. Un grand mot. » En devenant célèbre, Raymond Depardon a vu d’autres types de commandes arriver. Au début des années 2000, on lui propose une exposition de 800 m² sur une communauté où il resterait quatre ou cinq locuteurs de leur langue. « Tout d’un coup les musées d’art contemporain sont arrivés. Ils sont pires que les rédacteurs en chef de Paris Match. » Pour ces cartes blanches, le photographe a des budgets presque illimités, il réserve des « billets circulaires » : Argentine, Chili, Australie…. « En quatorze jours, j’ai fait le tour du monde. En couleur. »

« Extreme Hotel », de Raymond Depardon, est à voir jusqu’au 12 avril 2026, au Pavillon Populaire, à Montpellier.

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