Requiem pour un glacier

Depuis quarante ans, Ragnar Axelsson compose l’élégie visuelle de l’Arctique agonisant. Where the World is Melting, paru chez Kehrer Verlag, témoigne avec majesté de cet effondrement silencieux.

On entend presque craquer la glace sous l’objectif. L’Islandais Ragnar Axelsson – RAX pour les intimes – arpente inlassablement les confins septentrionaux où le monde habitable vacille. Ses photographies, d’une austérité saisissante, témoignent de la métamorphose des paysages arctiques et de l’inexorable dissolution d’une culture ancestrale. « Le glacier se brise, la texture rugueuse des chutes de glace est bouleversante à contempler, mais elle est aussi presque belle », confie-t-il. Cette beauté âpre, presque insoutenable, irrigue chacune des 149 images en duotone qui composent cet opus magistral.

Le photographe ne s’est pas contenté de documenter. Il a vécu. « J’ai parcouru le Groenland sans m’arrêter trop longtemps nulle part, j’ai séjourné avec des chasseurs sous des tentes et dans des cabanes par tous les temps, et je les ai suivis du mieux que j’ai pu à travers les épreuves inimaginables qu’ils endurent pour subvenir à leurs besoins », relate-t-il. Cette immersion aux côtés des Inuits du Nord canadien et du Groenland, des fermiers et pêcheurs islandais et féroïens, des populations autochtones de Scandinavie septentrionale et de Sibérie transpire dans chaque cliché. Ragnar Axelsson n’observe pas de loin ; il partage l’existence rude, gagne la confiance, devient ambassadeur de ces vies en sursis.

Certaines images, parmi lesquelles Kötlujökull Melting, incarnent cette déchirure géologique avec une force phénoménale. Le glacier se défait dans une brume éthérée, ses arêtes déchiquetées se dressent comme des cathédrales éventrées sur un fond de ciel laiteux. La vapeur qui s’élève du sol noir est semblable à une âme quittant un corps moribond. « Une lumière séduisante se répand sur le paysage lorsque la neige fond au printemps. C’est comme si les montagnes s’éveillaient avec des yeux embués », décrit Ragnar Axelsson, à propos de cette série sobrement intitulée « Black Landscape ». La majesté du spectacle ne dissimule pas l’horreur sous-jacente : ce que nous contemplons s’évanouit sous nos yeux, grain après grain, centimètre après centimètre.

Fonte du Kötlujökull, Islande, 2021. © Ragnar Axelsson

D’autres photographies révèlent la lutte opiniâtre des hommes contre les éléments déchaînés. Dans Horse Rescue, des silhouettes fantomatiques émergent du blizzard, s’efforçant de sauver des chevaux ensevelis dans la tourmente neigeuse. La scène prend une dimension épique, presque mythologique. Ces hommes et ces bêtes ne sont plus que des ombres luttant dans un chaos blanc aveuglant. « La tempête glaciaire, le piteraq, se forme lorsque des vents violents soufflent depuis les sommets montagneux à 3 000 mètres d’altitude. L’air froid et lourd dévale le glacier, accélérant comme une immense rivière invisible se précipitant vers la mer, n’épargnant rien sur son passage », poursuit le photographe.

Les portraits constituent l’autre versant de ce corpus. On y découvre le visage tanné de Jonas Madsen aux îles Féroé, celui de Masauna Kristiansen à Thulé. Ces figures burinées par les vents polaires portent en elles toute l’histoire d’une résistance millénaire. En 1988, la vision d’Axel Thorarensen, pêcheur à Gjögur, quittant le rivage dans sa barque à rames, enclenche une quête photographique de plusieurs décennies. « Mon temps avec Axel fut l’impulsion de ce projet. Alors que son bateau filait hors du fjord, c’était comme si une voix intérieure me disait que je photographierais lui et les siens. Son monde changeait rapidement – disparaissait », confie l’artiste.

Jonas Madsen, Sandey, Îles Féroé, 1989. © Ragnar Axelsson
Sauvetage de chevaux, Skarðsheiði, Islande, 1995. © Ragnar Axelsson

Au-delà de l’aspect esthétique et de l’humanité profonde qui se dégage de son travail, Isabel Siben, directrice du Kunstfoyer à Munich et commissaire de l’exposition « Where the World is Melting », en souligne la dimension prophétique. « Derrière ses photographies se trouve la ferme conviction que la culture traditionnelle de la population arctique est non seulement en train de disparaître, mais qu’elle est incapable de résister aux effets destructeurs de forces majeures telles que l’économie et le changement climatique », analyse-t-elle. Cette lucidité ne verse pourtant jamais dans le misérabilisme, ni l’exotisme facile. Ragnar Axelsson documente avec une rigueur quasi scientifique tout en préservant l’humanité profonde de ses sujets. « C’est à ces personnes, contraintes par le changement climatique à adapter leur mode de vie séculaire à des conditions changeantes ou même à l’abandonner, que ce livre et cette exposition sont dédiés », précise-t-elle.

La singularité du regard de Ragnar Axelsson tient aussi à sa formation précoce. A 7 ans, il découvre ébloui les crevasses béantes des glaciers depuis le hublot d’un Douglas DC-3. « C’était le début d’une aventure qui n’est toujours pas terminée », confie-t-il. Les huit étés passés dans la ferme isolée de Kvísker, au pied du volcan Öræfajökull, forgent son œil et sa détermination. « Grandir à la campagne avec des gens autodidactes qui menaient des travaux scientifiques parallèlement à leurs tâches agricoles a apporté une contribution inestimable au cours de ma vie », reconnaît-il. Cette éducation tellurique explique son aisance à naviguer entre les mondes, à passer des glaciers aux communautés humaines, de l’infiniment grand au microscopiquement petit.

Le camp de Nenet , Sibérie, 2016. © Ragnar Axelsson
Alexandre sur la toundra, Sibérie, 2016. © Ragnar Axelsson
Fermier Guðjón Þorsteinsson, Mýrdalur, Islande, 1995. © Ragnar Axelsson

Le noir et blanc s’impose à lui comme un choix esthétique radical. Pas par coquetterie, mais parce qu’il confère aux images une dimension hors du temps, presque archéologique. Les contrastes acérés sculptent la glace et la pierre, creusent les rides sur les visages, exacerbent la rudesse de ces existences aux marges du vivable. « Avec le regard du chercheur et de l’artiste, il analyse même les plus petites structures naturelles, qui rappellent les dessins modernes de Paul Klee ou Per Kirkeby », observe Isabel Siben. Cette capacité à déceler l’abstraction dans le concret, la géométrie dans le chaos naturel, élève son travail au rang d’œuvre plastique à part entière.

Au-delà de la photographie, Ragnar Axelsson incarne la figure du témoin engagé. Pilote expérimenté, il a survolé les glaciers islandais avec l’artiste Ólafur Elíasson lors de son projet artistique glaciaire. Il a accompagné les climatologues Stefan Rahmstorf et Michael Mann vers les glaciers en fonte. Avec le volcanologue Haraldur Sigurðsson, il a investigué les lacs bleus sur le glacier groenlandais. « Photographe au Morgunblaðið depuis 1976 », sa carrière embrasse également des missions en Lettonie, Lituanie, Mozambique, Afrique du Sud, Chine et Ukraine. Cette dimension protéiforme nourrit une vision globale des bouleversements planétaires.

Les séries « Faces of the North », « Last Days of the Arctic », « Glacier », « Arctic Heroes » et « Siberia » se déploient dans le livre comme autant de chapitres d’une élégie crépusculaire. La série sibérienne révèle des arbres centenaires surgissant de la toundra, témoins silencieux d’une lutte ancestrale. « Le désert blanc s’étend à perte de vue. Le traîneau à rennes continue d’avancer sur la croûte gelée et luisante de la neige », décrit Ragnar Axelsson. Le permafrost fond, des cratères profonds se forment. « Que réserve l’avenir aux éleveurs de rennes vivant dans la toundra ? Personne ne le sait vraiment », interroge-t-il. Cette incertitude plane sur chaque image.

Masauna Kristiansen, Thulé, Groenland, 1987. © Ragnar Axelsson
Mikide Kristiansen, Thulé, Groenland, 1999. © Ragnar Axelsson
Sermiliqaq, Groenland, 1997. © Ragnar Axelsson

« Ce qui semble petit depuis le ciel est monstrueux au sol. Le désert blanc trompe l’œil », avertit le photographe en évoquant les crevasses glaciaires. Cette distorsion d’échelle vaut aussi pour la catastrophe climatique en cours : invisible à l’œil nu au quotidien, elle s’avère titanesque lorsqu’on embrasse la perspective historique. En 2019, l’Okjökull islandais perdait son statut de glacier, sa masse de glace étant devenue trop maigre. Une plaque commémorative porte désormais cette épitaphe : « Une lettre au futur : Okjökull est le premier glacier islandais à perdre son statut de glacier. Il est prévu que, dans les 200 prochaines années, tous nos glaciers connaîtront le même sort ».

Ragnar Axelsson photographie cet adieu au froid, fixant pour la postérité ces derniers instants d’une civilisation arctique millénaire confrontée à son crépuscule. « Une photographie n’est qu’une petite pièce du puzzle qui compose la grande image, mais parfois ce sont ces petites pièces qui nous ouvrent les yeux sur la réalité plus vaste », philosophe-t-il. Son œuvre constitue précisément cette mosaïque fragmentaire mais essentielle, ce témoignage irremplaçable d’un monde qui fond sous nos regards médusés. La beauté terrible de ces images ne console de rien. Elle nous confronte à notre responsabilité collective face au désastre annoncé. Ce faisant, elle constitue une œuvre majeure de l’urgence climatique.

Mýrdalssandur, Islande, 1996. © Ragnar Axelsson

Le livre de Ragnar Axelsson, Where the World is Melting est publié par Kehrer Verlag et disponible au prix de 49 €.

L’exposition « Where the World is Melting », sous le commissariat d’Isabel Siben sera présentée à l’Ernst Leitz Museum de Wetzlar jusqu’au 29 mai 2026.

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