Rory King, les paysages endeuillés de l’Australie

Il y a dans Gumsucker quelque chose d’un récit fantôme. Des lieux désertés, des corps qui semblent attendre, une nature qui n’est plus tout à fait sauvage mais pas encore entièrement domestiquée. Le livre de Rory King, publié fin 2025 par Charcoal Press, s’inscrit dans cette zone trouble, là où les paysages portent encore les traces d’un monde en train de disparaître.

Photographe basé à Canberra, Rory King a construit Gumsucker comme une traversée lente de territoires australiens marqués par l’abandon, l’isolement et la transformation irréversible de ces terres. Le titre lui-même renvoie à une histoire ancienne : « Gumsucker était un terme archaïque utilisé pour désigner les Australiens nés de colons européens », rappelle King, évoquant aussi The Gumsucker’s Dirge, un poème du 19e siècle qui pleurait déjà « l’effacement progressif de la nature sauvage à mesure que la frontière avançait ».

Gumsucker © Rory King
Gumsucker © Rory King

Les images du livre ont été réalisées sur plusieurs années, dans des zones rurales, forestières ou minières. On y croise des habitations précaires, des caravanes immobiles, des machines abandonnées, mais aussi des visages, souvent jeunes, saisis dans une forme de retrait silencieux. Rien n’est spectaculaire. Tout semble au contraire retenu, presque fragile. Rory King parle d’un travail né d’un sentiment de perte : « Gumsucker se lamente de la disparition d’une nature australienne indomptée, grignotée par la civilisation, qui domestique à la fois la terre et l’esprit ».

Cette disparition n’est pas seulement celle des paysages. Elle touche aussi les corps et les existences. Les figures humaines apparaissent comme des présences solitaires, souvent vulnérables, par leur regard surtout. King ne les présente jamais comme des symboles, mais comme des individus inscrits dans un territoire précis, à un moment donné. « Ce sont des photographies solitaires, mais avec de la chaleur et une forme de connexion à leurs marges », dit-il.

Gumsucker © Rory King
Gumsucker © Rory King
Gumsucker © Rory King
Gumsucker © Rory King

Le livre se construit ainsi par fragments : une forêt dense, un torse nu penché vers l’objectif, une femme assise sur un lit défait, un paysage rocheux strié de cicatrices. Chaque image semble dialoguer avec la suivante sans jamais imposer de narration linéaire. Rory King revendique cette approche patiente : « À travers un regard lent, j’essaie de saisir à la fois des étrangers, des proches et une nature brute dans une forme d’étreinte fragile ».

Si Gumsucker évoque la fin d’un mythe — celui d’une Australie vierge, intacte — le livre n’est jamais entièrement désespéré. On y perçoit une forme de résistance discrète, presque intime. « Il y a ici une lutte, une résilience face à la désillusion de la modernité », précise le photographe, évoquant ces lieux où subsistent encore des gestes, des liens, des attachements. Cette tension entre disparition et persistance traverse l’ensemble du travail de Rory King. Ancien boursier de la National Gallery of Australia, le photographe s’inscrit dans une pratique attentive aux territoires et à ceux qui les habitent. Son précédent livre, Plumwood (2022), explorait déjà des formes de retrait et de relation au paysage.

Gumsucker © Rory King
Gumsucker © Rory King
Gumsucker © Rory King

Publiés dans une édition soignée de 1 000 exemplaires, les paysages photographiés par Rory King ne semblent pas seulement australiens : ils deviennent les témoins d’un rapport au monde en crise. Pourtant, jamais le livre ne bascule dans le manifeste. Il reste au contraire à hauteur humaine, fidèle à ce que le photographe décrit comme un désir de lien : « Une quête de connexion profonde, malgré l’isolement ».

Gumsucker, de Rory King est publié chez Charcoal Press et disponible au prix de 75$.

Gumsucker © Rory King
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