Jesse, Kerry, 2005. © Yolanda del Amo
EN IMAGES

Seuls ensemble

Entre 2004 et 2014, l’artiste new-yorkaise Yolanda del Amo a photographié des couples et des familles qui partagent leur espace mais habitent des mondes séparés. Une chronique lucide de la déconnexion à l’ère de l’isolement numérique.


Par Guénola Pellen. Photographies de Yolanda del Amo.

Diana, Josefina, 2007. © Yolanda del Amo

Dans son essai « Seuls ensemble », l’écrivaine et critique photographique Jean Dykstra pointe le paradoxe au cœur du travail de Yolanda del Amo : « Nous voulons nous connecter, et nous voulons être seuls, et nous demeurons souvent des énigmes même pour nous-mêmes. »

Marcela, Hugo, 2007. © Yolanda del Amo

Sur cette image, Marcela et Hugo semblent cogiter dans des chambres séparées, l’une verte, l’autre jaune moutarde. Chaque pièce irradie doucement à travers des fenêtres perpendiculaires l’une à l’autre, dans une géométrie conjugale à 90° degrés.

Noemí, Joseant, 2010. © Yolanda del Amo

« Ce qui fut autrefois de l’amour s’est métamorphosé en espaces où deux personnes ne peuvent même plus se voir », observe Vicki Goldberg, historienne et critique photographique en ouverture du livre, dans son essai « Islands in the Sea of Life ».

Isabelle, Emilie, 2006. © Yolanda del Amo

Yolanda Del Amo orchestre ses prises de vue comme des tableaux avec une précision théâtrale, distribuant amis et famille en performeurs involontaires. « Elle réarrange les gens, dictant où ils s’assoient ou se tiennent debout ainsi que leurs postures et positions », poursuit l’historienne.

Edith, Juan, 2007. © Yolanda del Amo

« Ces personnes deviennent acteurs l’espace d’un instant—un instant qui durera très probablement au-delà d’une vie entière, dans un décor de théâtre photographique agencé par une photographe qui incarne à la fois dramaturge, metteur en scène et régisseur. »

Sarah, David, 2007. © Yolanda del Amo

Cette image déchirante met en scène Sarah qui s’effondre devant des cartons empilés de départs pliés, au seuil de sa séparation amoureuse. « Tous les pantalons, pulls et émotions de Sarah se retrouvent emballés, mais le carton et le ruban adhésif ne suffisent pas à étouffer les sentiments », note Vicki Goldberg.  

Claudia, Peter, Luna, 2006. © Yolanda del Amo

Yolanda del Amo ne fait pas de portraits au sens conventionnel du terme. Elle invente, conçoit et construit des moments de vie, issus de pièces non écrites.

Macarena, Rosario, 2007. © Yolanda del Amo

Son usage de la couleur détone comme un lexique émotionnel. Les roses bonbon cèdent aux jaunes moutarde et verts profonds des chambres conjugales, chaque choix chromatique cartographiant la température émotionnelle des relations : tonalités douces pour les liens fragiles, teintes saturées pour les espaces où la distance s’est ossifiée en murs.

Antonia, Miguel, 2005. © Yolanda del Amo

« Le décor devient une extension psychologique des personnages », explique l’artiste. L’architecture domestique extériorise la psyché, transforme les intérieurs meublés en cartographies de l’éloignement.

Elena, Malena, Dean, 2005. © Yolanda del Amo

Ici, le père tient son nouveau-né avec dévotion tandis que la mère leur tourne le dos et regarde par la fenêtre, sans énergie ni intérêt. « Les tensions qui se tapissent dans ces images font partie intégrante de la condition humaine », analyse Vicki Goldberg. « Nous demeurons des créatures sociales mais aussi des individus, avec des besoins, des désirs, des aspirations et des pressions. »

Minou, David, 2006. © Yolanda del Amo

« Les images uniques de del Amo atteignent une combinaison rare de pensées intérieures et de circonstances extérieures, de réalité apparente et d’inquiétante odeur d’irréalité », conclut Vicki Goldberg, « une immobilité intensément silencieuse, éloquente, parcourue de tremblements d’émotion. »

Ces îles introspectives méritent qu’on s’y attarde. Qui sait ? Vous pourriez bien vous y reconnaître.

 

Yolanda del Amo’s Archipelago is published by Kehrer Verlag and available for 55€

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