Sous les étoiles retrouvées, Thierry Cohen réapprend à regarder la forêt

Avec « Carbon Catchers », le photographe poursuit son exploration de la nuit disparue en la déplaçant au cœur des forêts primaires et des zones humides à travers le monde.

La nuit est tombée depuis longtemps lorsque l’on pénètre dans « Carbon Catchers ». Le regard s’habitue alors à l’obscurité. Devant nous, des arbres émergent de l’eau, figés dans un silence presque irréel, tandis qu’au-dessus d’eux s’ouvre un ciel saturé d’étoiles. Rien ne semble artificiel, et pourtant tout l’est. Thierry Cohen ne photographie pas la nuit telle que nos villes la produisent aujourd’hui ; il la reconstruit, patiemment, comme on répare une mémoire abîmée. Depuis 2017, l’artiste français parcourt forêts primaires et zones humides — à la frontière polono-biélorusse de Białowieża, dans les marais du Mississippi et de Virginie, sur l’île japonaise d’Iriomote-jima — pour composer une série qui restitue aux paysages leur ciel d’origine.

Dans la continuité de la série « Villes éteintes », ce projet s’impose comme un chant nocturne adressé aux forêts. Chaque image résulte d’un geste double : d’un côté, des prises de vue lentes, réalisées comme avec une chambre grand format ; de l’autre, un travail de recomposition numérique où l’artiste assemble un ciel étoilé capturé loin de toute pollution lumineuse, à la même latitude que chaque site photographié. « Chaque œuvre de cette série est une création hybride, où Thierry Cohen coud ciel et terre, restituant à la forêt ses étoiles, pas n’importe lesquelles, mais bien celles que nous devrions y voir », précise ainsi la présentation de l’exposition.

Carbon Catchers #26 © Thierry Cohen
Carbon Catchers #18 © Thierry Cohen
Carbon Catchers #14 © Thierry Cohen

Mais derrière la prouesse technique, « Carbon Catchers » s’inscrit d’abord dans une méditation politique et sensible sur la disparition de la nuit et l’effacement progressif de nos écosystèmes. Le titre de la série renvoie d’ailleurs à une image protectrice et fragile à la fois : « Dans certaines cultures autochtones d’Amérique du Nord, l’Attrape-rêves, le Capteur de rêves qui agit comme un filtre, qui capte les songes envoyés par les esprits, conserve les belles images de la nuit et brûle les mauvaises visions aux premières lueurs du jour », rappelle Thierry Cohen.

Ce filtre symbolique, l’artiste l’applique à nos paysages. Dans les marécages de Louisiane, les troncs immergés semblent flotter entre deux mondes ; dans les sous-bois de Białowieża, la végétation forme une masse compacte, presque impénétrable ; à Iriomote-jima, la forêt se referme sur le regard, abolissant toute profondeur. Là-bas, Cohen raconte avoir dû renoncer à toute composition classique, happé par un organisme vivant d’une complexité vertigineuse, incapable de trouver le moindre recul. La forêt n’est plus un décor : elle devient une présence.

Carbon Catchers #23 © Thierry Cohen

Ce travail est à la fois documentaire et fictionnel. Documentaire, parce qu’il s’ancre dans des territoires où les forêts et les zones humides jouent un rôle fondamental dans la séquestration du carbone, la régulation du climat et la préservation de la biodiversité. Fictionnel, parce que la nuit y est reconstruite, réinventée, rapprochée de ses étoiles, à l’abri des halos urbains. En filigrane, ces images rappellent que la disparition de l’obscurité est l’un des symptômes les plus silencieux de nos modes de vie : la pollution lumineuse perturbe les écosystèmes, désoriente les espèces nocturnes, altère la croissance des plantes et affecte jusqu’à nos propres rythmes biologiques.

Chez Thierry Cohen, la forêt apparaît encore comme une frontière. Frontière entre un monde d’avant et un présent consumériste, entre un imaginaire collectif façonné par les sous-bois et une réalité marquée par leur destruction massive. Ses images cherchent à réinjecter du sens dans la représentation du paysage, à faire émerger une forme de responsabilité du regard. Sous ces ciels retrouvés, les arbres deviennent des sentinelles silencieuses. Ils absorbent le carbone, stockent la mémoire, et continuent, malgré tout, de veiller sur notre propre avenir.


« Carbon Catchers », de Thierry Cohen, est à voir à la Maison départementale de la nature du Plan, à La Garde, près de Toulon, jusqu’au 29 mars 2026.

Carbon Catchers #10 © Thierry Cohen

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