« Le grand avantage d’être photojournaliste, c’est que votre appareil photo est un ticket pour aller partout », explique Stephen Shames. « J’essaie de transmettre une émotion pure dans mes images, de passer derrière la scène, de trouver un angle différent pour révéler ce qui se cache sous la surface. Avoir une vision distincte permet d’être plus poétique. Faites confiance à votre regard. Laissez-le vous guider. »
Le photographe américain a vécu une expérience riche de plus de cinq décennies de carrière. Il a couvert des sujets aussi variés que les Black Panthers, la pauvreté infantile, le quotidien des dirigeants politiques et bien d’autres, aux quatre coins du monde. Publié par Kehrer Verlag, le livre Stephen Shames: A Lifetime in Photography présente une collection complète de son œuvre, autant que l’exposition éponyme au festival « Visa pour l’image » de Perpignan, à voir en ce moment. Ces deux événements réunissent non seulement des photographies emblématiques de sa carrière, mais aussi de nombreuses photographies inédites.
Né en 1947, Shames commence la photographie à l’université de Berkeley, en Californie, en 1967. Il achète un appareil photo d’occasion dans une boutique de prêts sur gages. Ce simple achat — un petit Pentax selon ses souvenirs — allume en lui l’envie de devenir photographe. Quelques mois plus tard, lors d’une marche contre la guerre du Vietnam à San Francisco en compagnie de son père, il croise Bobby Seale et Huey Newton, fondateurs du Black Panther Party, vêtus de leurs blousons de cuir et vendant le Petit Livre rouge de Mao. Intrigué, il prend une photo et leur montre un tirage. C’est ainsi qu’il entre dans leur cercle.
« J’ai commencé à traîner avec les Panthers, à assister à leurs meetings. Bobby Seale est devenu mon mentor et mon ami. Il m’a présenté David et June Hilliard, Big Man, Kathleen et Eldridge Cleaver, Emory Douglas, et son frère John Seale », se souvient-il. « On m’a accordé un accès incroyable. Pendant sept ans, jusqu’à la campagne municipale de Bobby Seale à Oakland en 1973, j’ai documenté ces jeunes hommes et femmes qui étaient à l’avant-garde du mouvement Black Power. »
Lors de ses premières années aux côtés des Black Panthers, Stephen Shames n’est pas seulement un témoin privilégié : il devient un compagnon de route. En 1970, alors qu’il photographie Huey Newton à son retour de prison, il est le seul photographe autorisé dans la pièce. Cette proximité lui vaudra une confiance rare, mais aussi des situations dangereuses. Lors d’une manifestation, il est arrêté par la police et brièvement détenu, son appareil photo confisqué. Shames raconte qu’il a dû sans cesse jongler entre son rôle de documentariste et la perception des autorités, qui le voyaient comme un militant.
Ses photographies des Black Panthers demeurent parmi les plus connues, publiées dans de nombreux livres (Power to the People, avec Bobby Seale, en 2016, fait référence). Mais son œuvre ne se résume pas à ces images iconiques. Un fil rouge traverse l’ensemble de ses projets : l’attention portée aux enfants, à l’identité et à la famille, dans des contextes souvent marqués par la violence et la pauvreté, mais aussi par l’amour, l’espoir et la résilience.
Grâce à son colocataire d’université Marty Roysher, militant du Free Speech Movement, Shames rencontre ensuite Marian Wright Edelman, présidente du Children’s Defense Fund. « Elle m’a parlé des douze millions d’enfants américains vivant dans la pauvreté, soit la moitié des pauvres du pays. J’ai décidé de documenter cette réalité », raconte-t-il. De cette enquête naît son premier livre, Outside the Dream: Child Poverty in America (1986). L’histoire d’enfants en marge du « rêve américain ».
Alors qu’il réalise son projet, il rencontre une petite fille vivant dans une voiture avec sa mère, dans le Midwest. Plutôt que de se limiter à l’image brute de la misère, Shames prend le temps de revenir, d’apprendre leur nom, leur histoire. Cette démarche humaine, raconte-t-il, est au cœur de sa photographie : établir un lien avant de déclencher. Ce cliché fait partie des plus marquants du livre, utilisé par le Children’s Defense Fund pour sensibiliser les politiques américaines. Plus tard, il poursuivra ce travail en photographiant les enfants « en dehors du rêve » à travers le monde, notamment en Afrique.

Dans les années 1990, lorsqu’il se rend en Ouganda pour documenter l’impact du sida sur les orphelins, il est frappé par la dignité des enfants qu’il photographie. À une journaliste qui lui demande comment il supporte tant de douleur, il répond : « Ce que je retiens, ce n’est pas la misère, mais la résilience. Ces enfants riaient, jouaient, inventaient des jeux malgré tout. » Cette capacité à capter non seulement la souffrance mais aussi la joie discrète, le courage et la beauté du quotidien, est devenue l’une des signatures de Stephen Shames.
Au fil de sa carrière, Stephen Shames a publié onze monographies et obtenu le soutien de fondations prestigieuses comme la Ford Foundation ou Annie E. Casey Foundation. Ses images, récompensées par de nombreux prix, sont entrées dans les collections du MoMA, du Metropolitan Museum of Art et de l’International Center of Photography à New York.
Le livre Stephen Shames: A Lifetime in Photography rassemble des photographies connues et d’autres inédites, présentées dans un format généreux : doubles pages pour les horizontales, pleines pages pour les verticales. L’ouvrage ne suit pas une chronologie stricte, mais juxtapose les images comme dans une réminiscence. « Je pense que la plupart des gens se souviennent de cette façon. Les images reviennent sans ordre précis, l’une menant à l’autre », explique-t-il. « Le livre est organisé comme une suite de souvenirs, une vie en photographie racontée en séquences oniriques. »
Présentée du 30 août au 14 septembre 2025 au festival « Visa pour l’image » à Perpignan, l’exposition éponyme a elle été accueillie avec émotion. L’organisation salue ainsi l’intensité humaine de ses images, depuis les Panthers jusqu’à la pauvreté infantile, en soulignant « la capacité de Shames à dévoiler les vérités profondes derrière les grands enjeux collectifs ».
Aujourd’hui, Stephen Shames observe l’évolution de son métier avec lucidité. L’accès est plus compliqué, les commandes plus rares, les supports pour les reportages au long cours moins nombreux. « Mon conseil, c’est de n’embrasser cette carrière que si vous mourriez littéralement de ne pas pouvoir prendre de photos. C’est une voie difficile émotionnellement et financièrement », confie-t-il. Nombre de ses confrères se tournent alors vers les ONG, les fondations ou le travail commercial pour financer leurs projets personnels.
Avec le recul, le photographe tire une dernière leçon : « Le plus important est d’essayer de comprendre la communauté que vous photographiez. De regarder avec des yeux neufs et de croire ce que vous voyez, même quand cela contredit vos préjugés. Nous vivons tous dans des bulles culturelles et familiales. L’idée est de sortir de sa bulle pour voir autrement. »
Stephen Shames: A Lifetime in Photography est publié chez Kehrer Verlag et disponible au prix de 55 €. L’exposition éponyme est visible jusqu’au 14 septembre 2025 au festival « Visa pour l’image » à Perpignan.