Entre les fleurs des étals et les immeubles de béton, « Tehran: Testimonies 2016-2026 » nous projette dans un Téhéran qui respirait encore. « Au début des années 2000, je suivais des études de photographie à l’Université de Téhéran », écrit Hannah Darabi, installée en France depuis 2007. L’avenue Enghelab bruissait de conversations philosophiques, l’enseigne Faranseh proposait ses pâtisseries à la française et les rassemblements étudiants portaient l’espoir.
« Cette période a également vu l’émergence d’une forme de vie publique, tant pour les femmes que pour les hommes, à travers des espaces et des activités moins strictement marqués par la séparation des genres », précise l’artiste, diplômée des Beaux-Arts de Téhéran et dont les photographies sont conservées au Centre Pompidou, à la Bibliothèque nationale de France et au Museum of Modern Art de New York.
Photographier cette effervescence culturelle lui semblait pourtant « inconcevable ». L’interdit imposé par le régime iranien pèse sur l’espace public depuis 1979, variant en intensité au gré des soubresauts politiques, mais toujours présent comme une menace sourde. Sept années d’exil parisien seront nécessaires à Hannah Darabi pour que ce refoulé resurgisse. « La nécessité de tenter de donner une forme visuelle à cet espace autrefois familier, désormais distant, s’est imposée », explique-t-elle.
L’artiste a depuis bâti une œuvre qui « explore les relations entre image, histoire et mémoire collective, notamment dans le contexte de l’Iran contemporain et de sa diaspora ». Exposée aux Rencontres d’Arles en 2023 et lauréate du Prix Elysée 2025, elle a aussi présenté en 2019 au BAL son projet « Rue Enghelab », une collection exceptionnelle de livres politiques publiés durant la révolution iranienne.
Ce travail de mémoire prend corps dans ses séries photographiques, réalisées lors de ses séjours au pays. Entre 2013 et 2016, Hannah Darabi retourne à Téhéran avec un appareil discret, pour « produire des images ancrées dans l’expérience vécue de la ville ordinaire ». Les photographies de « Moment et Perimeter », issues de son projet « Haut Bas Fragile », capturent cette banalité précieuse : dans la rue, devant un parterre de géraniums, un homme en costume discute avec un autre chargeant des marchandises dans le coffre d’un pick-up (Moment #68), des chauffeurs de taxis jaunes discutent à l’angle d’une rue (Moment #86), des familles se penchent sur les eaux d’un bassin dans ce qui semble être un parc végétalisé (Moment #92).
« Ces représentations d’un Téhéran ordinaire cherchent à traduire visuellement cette interdiction à travers un geste discret de désobéissance », souligne Hannah Darabi. Les images démantèlent les stéréotypes orientalisants qui saturent l’imaginaire occidental. Aucune foule en prière, nulle propagande murale, pas de femmes voilées brandissant des pancartes. Juste la ville qui vit, respire, fleurit malgré tout.
Un parterre de marguerites jaunes et de pétunias roses colonise un terre-plein devant des commerces aux enseignes persanes (Moment #91), un chantier inachevé dresse ses armatures de béton au-dessus d’une rue passante (Perimeter #1). « J’ai interrogé les images communément associées à la capitale iranienne, souvent réduites à des représentations médiatiques de conflit, de répression ou de crise politique », poursuit l’artiste.
Ce Téhéran-là existe pourtant, fragile et obstiné, tissé de menus événements du quotidien que la photographie préserve de l’oubli. L’exposition à la galerie Ithaque ne se contente pas de le montrer. Elle confronte ces souvenirs au présent. « Aujourd’hui, sous l’ombre d’une offensive sans précédent menée par le gouvernement iranien contre des manifestants non armés, les rues de Téhéran sont devenues le théâtre d’un crime sans équivalent », observe Hannah Darabi.
Entre chaque photographie s’intercalent des témoignages recueillis lors du blackout d’Internet de janvier 2026, lorsque le régime a voulu étouffer toute narration visuelle des manifestations. « J’espère le jour où nous volerons avec nos planches de skate », écrivait Mohammadreza Entezami sur Instagram, avant d’être abattu le 8 janvier dans le quartier de Narmak.
A Tehranpars, 262 coups de feu résonnent en six minutes sur une vidéo où s’entremêlent cris de terreur et slogans de résistance. A Ponak Square, les Kurdes qui dansaient ont été fusillés peu après ; beaucoup sont morts. « Je me suis connectée un instant, et j’ai juste voulu écrire Femme, Vie, Liberté, pour toujours », tweetait Raha Beloulipour, étudiante de vingt-trois ans, avant de mourir à son tour.
Cette mise en dialogue révèle la mutation sinistre de l’espace urbain. « Si Walter Benjamin décrivait les rues vides et les scènes silencieuses du Paris photographié par Atget comme des scènes de crime, dans le Téhéran sans récit de Haut Bas Fragile, le crime se déroule désormais sous nos yeux », pointe Hannah Darabi.
Le dispositif de l’exposition refuse pourtant le désespoir. « Malgré la répression sanglante, le blackout total d’Internet et le manque d’informations, les quelques vidéos qui sortent de Téhéran montrent que, encore une fois ce soir, les gens sont dans les rues : la résistance et les protestations continuent », rappelle un témoignage daté du 10 janvier. A l’université de Téhéran, le 26 janvier, les étudiants se rassemblent pour pleurer leurs camarades abattus durant le blackout. « Malgré le bain de sang littéral orchestré par le régime, le peuple continue de résister », affirme un autre témoin.
Si Hannah Darabi n’offre pas de consolation facile, elle maintient vivante la mémoire de ce qui fut et témoigne de ce qui advient. Montrer et dire cela, c’est résister.
L’exposition « Tehran: Testimonies 2016-2026 » d’Hannah Darabi est à découvrir du jeudi 5 février au samedi 21 mars 2026 à la galerie Ithaque.
Un vernissage en présence de l’artiste aura lieu jeudi 5 février à 18h.