Surnommée « la crise oubliée » par le magazine TIME, le conflit au Soudan est l’une des plus grandes crises humanitaires connues à ce jour. Plus de 12,7 millions de personnes, soit près d’un tiers de la population du pays, ont été contraintes de fuir leur foyer, selon un rapport d’OXFAM. Le nombre de vies emportées par les combats et la famine est tout aussi vertigineux. Pourtant, une grande partie du monde ignore ce qui se passe ou choisit de détourner le regard.
L’exposition « Resistance in Memory: Visions of Sudan » est visible à The Africa Center à New York jusqu’au 22 mars 2026. Organisée par Edith Arance de la Galería Sura, en collaboration avec Evelyn Owen, directrice associée des projets curatoriaux de l’Africa Center, elle présente 42 œuvres de 12 photographes soudanais émergents qui examinent la crise se déroulant sous leurs yeux : Suha Barakat, Altayeb Morhal, Mohamed Zakaria, Fakhr Aldein, Ammar Yassir, Abdelsalam Abd Allah, Marwan Mohamed, Altayeb Abd Allah, Jood Elsheikh, Mohamed Abuagla, Shaima Merghani et Al Mujtaba Ahmed. Arance les a tous trouvés via les réseaux sociaux, avec un objectif clairement défini : donner une voix à des photographes locaux issus de différentes parties du pays, dont le travail n’aurait autrement pas eu une telle portée.
« L’un des principaux défis de cette exposition était de trouver la meilleure façon de transmettre et d’expliquer les événements et les différentes réalités du pays », confie Arance à Blind. « Cette explication était essentielle pour que l’exposition ne soit pas simplement un voyage visuel, mais une expérience d’apprentissage, un lien avec les photographes, une compréhension, et une façon de prendre conscience d’un conflit d’une importance capitale pour en comprendre beaucoup d’autres sur le continent — et au-delà. »
La guerre actuelle prend ses racines fin 2018, lorsqu’une révolte populaire éclate au Soudan, aboutissant en avril 2019 au renversement du président Omar al-Bachir par un coup d’État. Ce coup avait été mené par le général Abdel Fattah al-Burhan et les Forces armées soudanaises (FAS) d’une part, et Mohamed Hamdan Dagalo, chef des Forces de soutien rapide (FSR) — anciennement l’une des milices d’al-Bachir — de l’autre. Les deux factions ont alors établi un gouvernement de transition et une nouvelle constitution, nommant l’économiste Abdalla Hamdok comme Premier ministre. Mais en octobre 2021, les FAS et les FSR ont organisé un nouveau coup d’État, renversé Hamdok et suspendu la constitution. En 2023, l’accord de partage du pouvoir entre Dagalo et Burhan s’est effondré — chaque camp accusant l’autre d’avoir rompu le pacte en premier — et l’actuel cycle de combats a commencé.
« J’espère que les visiteurs repartiront de l’exposition en sachant davantage, en comprenant une réalité qui leur était peut-être inconnue, ou avec une compréhension plus profonde », explique Arance. « Je voulais que les gens repartent avec l’envie d’en savoir plus, de s’impliquer davantage, peut-être même d’écrire aux photographes et de leur parler, d’engager un dialogue et de construire des ponts, de quelque nature que ce soit. Je voulais sensibiliser les gens, comme préalable à tout le reste — que cette prise de conscience se traduise ensuite en action ou non. Mais nous ne pouvons pas vivre sans savoir ni sans essayer de comprendre. Le monde devient un endroit de plus en plus sombre, et je voulais y apporter un peu de lumière. »
Les 12 photographes sont tous arrivés à la photographie à leur manière, au fil des bouleversements qui les entouraient. Shaima Merghani, par exemple, avait étudié la photographie au lycée, se consacrant surtout à la vie quotidienne et à la photographie de rue. Al Mujtaba Ahmed n’avait quasiment aucune expérience avant la guerre, lorsqu’il a commencé à utiliser l’appareil photo de son téléphone pour documenter ce qui se passait autour de lui. « Quand la guerre a éclaté en 2023, ma vision de la photographie a évolué vers la documentation et la narration », dit Merghani. « Alors que de nombreux photographes avaient dû fuir le pays, il n’y avait plus de couverture médiatique. Mais le monde avait besoin d’en savoir plus sur la guerre au Soudan, et je me suis retrouvée là à raconter ces histoires par les images. »
Couvrir la situation au Soudan est aussi une entreprise extrêmement dangereuse. Selon le Comité pour la protection des journalistes, en 2025, 9 journalistes ont été tués dans le pays, portant à 15 le nombre de morts depuis le début de la guerre en 2023. Reporters sans frontières, qui classe le Soudan au 156e rang sur 180 dans son Indice mondial de la liberté de la presse, fait état d’une multiplication des menaces, des attaques et des violences contre les journalistes. De nombreux médias indépendants ont cessé de fonctionner, tandis que les médias d’État servent de porte-voix au gouvernement et diffusent de la propagande.
« En mission, j’ai subi une pression immense et j’ai été harcelé et arrêté par différentes parties au conflit », témoigne Marwan Mohamed. « J’ai été détenu par les FSR, sous la garde desquelles j’ai été soumis à des tortures et des agressions. Une grande partie de mon matériel a été confisquée, notamment les fichiers d’un projet documentant la réalité du Darfour, des images d’El-Fasher, le chaos qui s’y déroulait, le démantèlement de la ville par l’armée, le dernier siège et le lourd bilan humain. »
À travers la guerre, les déplacements massifs et toutes les atrocités qui sont le produit d’un conflit d’une telle ampleur, les photographes continuent de travailler pour sensibiliser le monde à ce qui se passe dans leur pays, et en même temps pour constituer une histoire visuelle que les générations futures pourront voir et consulter. « Le rôle des photographes est fondamental, non seulement pour témoigner de ce qui se passe au Soudan, mais aussi pour faire prendre conscience de la vraie nature et des implications du conflit, notamment au Darfour, tel qu’on le voit de première main », ajoute Mohamed. « J’espère que notre travail contribuera non seulement à changer la réalité du Soudan en montrant la brutalité de la guerre, mais aussi que la situation précaire des photographes évoluera et qu’ils commenceront à recevoir une plus grande reconnaissance. »
À l’orée de 2026, le conflit entre dans sa 3e année depuis la rupture entre les FAS et les FSR, et rien ne semble indiquer que la violence soit sur le point de s’arrêter. Les combats continuent sans relâche. Desdrones, introduits clandestinement dans le pays, jouent désormais un rôle croissant dans le conflit, frappant civils, travailleurs humanitaires et leurs approvisionnements des deux côtés. Au Darfour, les FSR et leurs alliés ont été accusés parHuman Rights Watch d’une campagne de nettoyage ethnique. Aucun camp ne semble avoir l’avantage décisif qui pourrait mettre fin aux combats, et la violence continue.
« Je veux juste profiter de cette vie et reprendre la photographie d’autres sujets — de la vie quotidienne et de la nature. Cela fait longtemps que j’attends une vie simple sans guerre », dit Ahmed. « Je ne veux pas de grands luxes ni d’un niveau de confort au-delà de ce que désire n’importe quelle personne ordinaire. Je veux juste quelque chose qui me donne une raison de vivre. »
« Resistance in Memory: Visions of Sudan » est à voir jusqu’au 22 mars 2026 à The Africa Center, 1280 Fifth Avenue, New York. Plus d’informations sur la visite ici.