« Mes parents et mes amis ne comprennent pas les raisons qui me poussent à partir. Pour moi, c’est tout simple… J’ai vingt et un ans, je veux devenir reporter photographe et le plus grand sujet de reportage est la guerre du Viêt-nam. » Cette profession de foi de Catherine Leroy, presque un manifeste, inaugure l’album orchestré par les journalistes Robert Pledge et Dominique Deschavanne aux éditions EXB, consacré à ses deux premières années de reportage.
Rien ne prédestinait cette jeune femme issue de la bourgeoisie catholique d’Enghien-les-Bains à devenir reporter de guerre, si ce n’est un attrait précoce pour l’aventure. Asthmatique sévère dans l’enfance, contrainte au piano classique, elle se prend de passion dès l’adolescence pour le jazz et le parachutisme, accumulant quatre-vingt-quatre sauts avant son départ. « Elle était née en colère », confie sa mère à Robert Pledge, membre fondateur de la Dotation Catherine Leroy.
Cette rage sourde l’anime lorsqu’elle abandonne le lycée. Déterminée, Catherine Leroy multiplie les heures supplémentaires chez Manpower, économise pour acquérir un Leica M2 et achète un billet « sans retour » pour Saigon. Un aller simple pour l’enfer qui fera d’elle la seule femme « photographe de guerre » au Viêt-nam jusqu’en 1968. D’autres la suivront à partir de 1969, des Françaises surtout : Christine Spengler, Françoise Demulder et Marie-Laure de Decker.
L’ardeur combative
A défaut de savoir bien manier son appareil, la future reporter de guerre a du courage à revendre et un sens de l’observation qui affleure dès son entrée dans l’espace aérien vietnamien, relaté comme un prologue cinématographique. « Le DC8 de la compagnie Air Viêt-nam en provenance de Vientiane [Laos] tourne depuis un long moment au-dessus de l’aéroport de Tan Son Nhut. »
Son œil note chaque détail. « À nos pieds, une centaine d’avions parqués le long de hangars aux toits métalliques. Sur les deux pistes décollent et atterrissent toutes les minutes des avions de transport et des hélicoptères. L’hôtesse s’est approchée et offre des bonbons aux passagers ; silhouette fragile, elle évolue, souriante, moulée dans un Ao Dai bleu ciel [la robe traditionnelle vietnamienne], brodé d’un dragon rouge et jaune. »
Ces récits font le sel de l’ouvrage qui entrelace photographies saisissantes et correspondance familiale. Quatre-vingt-sept lettres de Catherine Leroy adressées à ses parents ont été découvertes récemment dans une boîte, soigneusement conservée par sa mère. Près de la moitié sont réunies dans le livre. Cette voix épistolaire dessine le portrait d’une femme déterminée, en dépit du sexisme ambiant qui se manifeste avant même son départ pour le Vietnam.
Frères d’armes et confrères ennemis
« “La guerre c’est une histoire d’hommes. Une bonne femme n’a rien à y foutre” Un ami journaliste vient de me donner le fond de sa pensée. Je ne réponds pas. Ma décision est prise. » relate-t-elle. A son arrivée à Saigon, Catherine Leroy se heurte de nouveau aux conventions. Le photographe allemand Horst Faas, directeur photo de l’Associated Press, lui conseille de couvrir les à-côtés du conflit.
Catherine Leroy refuse catégoriquement, exige d’approcher l’action au plus près. Faas capitule, lui remet quelques rouleaux, promet quinze dollars par cliché retenu. Mais la photographe n’est pas au bout de ses peines. « Cela reste la « jungle » à Saigon. Tous les Français journalistes se bouffent entre eux. (…) Il est très dur d’être considérée en tant que femme à Saigon – deux appellations en vigueur, putain ou garce. »
« Au début, Catherine Leroy a surtout passé du temps avec les photographes français qui étaient ravis de voir cette jeune femme les côtoyer, mais quand ils se sont aperçus qu’elle allait devenir une concurrente, ils sont devenus très antipathiques et lui ont vraiment fait des sales coups. » précise Robert Pledge, directeur général et éditorial de l’agence Contact Press Images, basé à New York. Dans l’une de ses lettres à ses parents, la photographe les traite carrément de « salauds ».
La rage de vaincre
Cette hostilité masculine n’a jamais entamé sa détermination. D’autant plus que les photographes américains ou anglais, comme Larry Burrows, la prennent sous leur aile. « Je suis amie de la presse américaine et utilise pour mes déplacements la « Plymouth » de la CBS », écrit-elle à sa mère. « Le grand photographe de guerre Don McCullin m’a notamment parlé de sa bravoure en des termes élogieux. » renchérit Robert Pledge.
Sur le terrain, Catherine Leroy fait rapidement ses preuves. La jeune femme sympathise avec les soldats américains, partage leur quotidien, dort, mange, met sa vie en danger avec eux. « Elle était toute petite et menue, et pouvait se glisser partout », note Robert Pledge. « Mais ce qui la caractérise, c’est qu’elle vivait sur place et partait sans arrêt en mission avec les GI, car elle n’avait pas un rond et c’était un moyen d’être logée et nourrie. »
Vêtue d’un treillis, elle se faufile parmi les combattants, restitue la fulgurance des tirs, l’effroi des populations déplacées. Ses cadrages hyper serrés révolutionnent le photojournalisme de guerre. « C’est quelqu’un qui n’avait aucune peur. », témoigne Robert Pledge. « Elle avait un sens très physique de la proximité, elle voulait être là, très proche, collée. »
Sur les Hauts Plateaux cambodgiens, elle saisit un soldat de la First Cav en pleine opération, regard perdu dans la jungle hostile. Dans la région de Da Nang, elle capte un marine blessé lors d’une mission « recherche et destruction », le visage tordu par la douleur. Catherine Leroy photographie la traque et l’arrestation brutale, coups de poings au visage inclus, de deux suspects viêt-côngs avant leur interrogatoire dans le delta du Mékong. Ses clichés racontent la violence du conflit, « le gâchis d’une génération ».
Elle documente aussi les déplacements forcés de la population durant la phase dite « de perquisition et saisie ». Et immortalise le ballet des hélicoptères UH-1 Huey de la First Cav lors de l’opération Pershing en province de Binh Dinh. Impossible en les voyant aujourd’hui de ne pas penser à l’attaque des hélicoptères sur fond de Chevauchée des Walkyries dans le film Apocalypse Now de Francis Ford Coppola.
Le saut de l’ange
Le 21 février 1967 marque un tournant. Catherine Leroy devient la seule femme civile à sauter en parachute avec l’armée américaine lors de l’opération Junction City. Bob Cole la photographie avant l’entraînement, tresses blondes dépassant du casque. « Mon 85e saut », écrit-elle laconiquement. L’assaut aéroporté de la 173e Airborne Brigade près de la frontière cambodgienne demeure l’unique opération de ce type durant le conflit.
Ses lettres révèlent une personnalité contrastée, oscillant entre insouciance juvénile et détermination farouche. « Saïgon, fin mai 1966. Tu sais, quand on voit la guerre, on s’aperçoit en fait que les problèmes courants sont futiles et que la vie bourgeoise, c’est pas marrant », écrit-elle à sa mère. « Je n’ai vraiment pas l’impression de travailler. Disons que je me promène les yeux ouverts, la poche encore légère et que cette vie clocharde, somme toute, me plaît. »
« Et puis zut, quand on est jeune, autant vivre dangereusement », poursuit-elle dans sa correspondance. Cette bravade dissimule mal les épreuves endurées : malaria, blessures multiples, trente-cinq éclats d’obus dans le corps en mai 1967. « Catherine Leroy parle de photos, bien entendu, des opérations auxquelles elle assiste, comme si elle partait en week-end », commente Robert Pledge. « C’est une façon, pour elle, de rassurer ses parents. »
Une légende en marche
L’offensive du Têt scelle sa légende. En février 1968, durant la bataille de Hué, Catherine Leroy photographie la reconquête de la citadelle par la Bravo Company du 1er bataillon, 5e régiment de Marines. Capturée par les forces nord-vietnamiennes, elle réalise un reportage exceptionnel sur l’ennemi invisible, images qui feront la couverture de Life accompagnées de huit pages et d’un éditorial entièrement consacré à son travail.
« Du jamais vu pour une jeune femme, qui plus est pour une photographe française », souligne Robert Pledge. Seule femme photographe à couvrir le conflit au Vietnam en tant que correspondante de guerre (1966-1968) et première lauréate de la médaille d’or Robert Capa pour ses reportages sur la guerre civile au Liban, Catherine Leroy meurt pourtant dans une relative indifférence à Los Angeles, en juillet 2006, à 61 ans.
« Catherine Leroy a été oubliée de par sa faute », confie Robert Pledge. « Elle était certes forte gueule, mais jamais pour se vanter, ni se mettre en avant. Ce qui a nécessairement nui à sa carrière. » Un aller simple pour le Viêt-nam 1966-1968 répare en partie cette injustice mémorielle. Les images, jamais recadrées, à trois exceptions près justifiées par la perte des négatifs originaux, suivent une chronologie reconstituée méticuleusement.
« La conjugaison de ses images et de ses mots (…) se veut la restitution aussi fidèle que possible du carnet de route d’une jeune femme tout juste sortie de l’adolescence qui s’est immergée dans les horreurs de la guerre », concluent Robert Pledge et Dominique Deschavanne dans leur avant-propos. Catherine Leroy retournera au Vietnam en 1975, lors de la chute de Saigon, puis en 1980 pour contempler le pays réunifié et pacifié. « Elle était décidée à boucler la boucle ».
Un aller simple pour le Viêt-nam 1966-1968, de Catherine Leroy, est disponible chez Atelier EXB pour 49 €.