Au cœur du Lower East Side de Manhattan, la photographe mongole Suniko Bazargarid pose une question d’une urgence troublante : Where would we find you if we need to find you? (Où te trouverait-on si nous devions te trouver ?)
La phrase, qui donne son titre à son exposition personnelle dans le nouvel espace du BAXTER ST au 154 Ludlow Street, renvoie aux peurs contemporaines liées aux migrations. « J’étais avec ma mère… et nous sommes montées ensemble avec l’agent de la patrouille frontalière, qui posait simplement des questions, comme : où allez-vous ? Où est-ce qu’on pourrait vous trouver ? », raconte Bazargarid. « Intérieurement, je me demandais : mais pourquoi auriez-vous besoin de me trouver ? »
La série exposée arrive dans un contexte où les débats sur l’immigration aux États-Unis deviennent de plus en plus tendus. Pourtant, Bazargarid évite soigneusement les positions habituelles du débat. Son travail explore ce que signifie vivre entre plusieurs lieux, plusieurs identités. « Hors contexte, la phrase pourrait presque sembler affectueuse, comme lorsqu’un parent demande où tu vas », dit-elle. « Mais à la racine, c’est quelque chose d’assez intense. »
Lauréate de la résidence Baxter Street Artist in Residence 2025 et diplômée du programme Creative Practices de l’ICP, Bazargarid aborde les thèmes de la migration et de l’identité avec une profonde sensibilité. Ayant vécu entre Boston, Singapour, Bangkok et la Mongolie, elle a développé un langage visuel façonné par l’entre-deux. Son travail, exposé à New York, Paris et Bangkok, fait d’elle une voix montante de la photographie contemporaine.
L’exposition raconte une histoire à travers les images : un mélange de photographies argentiques et numériques, accompagné de documents officiels, formulaires, photos d’identité et tampons de passeport — autant d’éléments montrant comment les institutions réduisent des vies complexes à des données. « Ce sont tous des autoportraits que j’ai réalisés au fil des années », explique-t-elle. « En plus des anciennes photos que j’ai prises, il y a aussi celles que j’ai dû faire faire. »
L’exposition est née d’une période d’immobilité et d’incertitude. « La plupart des images ont été faites cette dernière année, en Mongolie », raconte-t-elle, décrivant comment elle s’est retrouvée « coincée là-bas en attendant qu’un visa américain soit approuvé ».
Durant cette période, elle a commencé à photographier comme une manière de gérer la tension d’être à la fois chez elle et déplacée, observant que ses images « ne sont pas une histoire linéaire… ce sont surtout des observations et des choses que je voyais quand j’étais là ».
« J’ai simplement superposé [les photos] avec les tampons de mes pages de passeport », explique-t-elle. Pour elle, ces marques sont devenues des rappels du poids bureaucratique qui accompagne chaque déplacement. « Toute l’intensité de tout cela », dit-elle, transformant ses images en méditations sur l’identité, l’appartenance et les frontières incertaines qui déterminent qui peut bouger — et qui doit attendre.
De vastes paysages mongols ponctuent la claustrophobie de la documentation, offrant des respirations visuelles qui évoquent à la fois l’origine et l’abstraction. Ces scènes rappellent qu’au-delà de chaque étiquette administrative se trouvent une géographie intime de mémoire, d’ascendance et de désir. « Dans mes images, il y a rarement des gens », confie Bazargarid. « Je crois que j’essayais de trouver des moments où je pouvais reprendre mon souffle, où la terre elle-même semblait une pause. »
La scénographie de l’exposition prolonge cette idée de fluidité et de réflexion. Plutôt qu’une disposition linéaire, les tirages ondulent le long du mur, formant une installation qui semble vivante, en mouvement. Au centre de la galerie, une photographie est posée à même le sol.
Ces gestes rendent l’expérience physique, presque participative. Parcourir l’exposition revient à naviguer dans les fragments d’une vie en transit, reflétés et réarrangés à travers le temps et l’espace. « La maison, ce n’est pas forcément l’endroit d’où tu viens, c’est l’endroit où tu peux dormir une semaine sans craindre que le monde ne s’effondre », dit Bazargarid.