En 1983, en Indonésie, l’artiste allemande découvre les maisons du peuple Bugis, et les assemble dans un livre édité par Mack. 

© Ursula Schultz-Dornburg

Lorsqu’un livre est une matière vivante, il devient un territoire ouvert à la réflexion, à la rêverie, parfois même à une interrogation commune. Dernier exemple avec Bugis Houses, Celebes signé Ursula Schulz-Dornburg, bien connue des familiers de Mack puisque c’est son quatrième ouvrage avec l’éditeur établi à Londres. C’est un livre absolument beau. Il contient vingt-deux photographies en couleurs, prises sur l’île indonésienne de Sulawesi. Toutes représentent des maisons Bugis, qui, pour les esprits occidentaux, paraissent surgir d’un conte d’Andersen et non des rizières du « plus grand archipel au monde » selon Wikipédia.

Ursula Schulz-Dornburg les a photographiées en 1983 alors qu’elle rejoignait l’aéroport de Ujung Pandang, aujourd’hui Makassar. Elle avait accompagné sur l’île deux ethnologues et un architecte en voyage d’études sur le peuple Toraja. « Nous descendions les montagnes jusqu’aux plaines, et là, j’ai soudain vu ces petites architectures enchanteresses, dressées comme des objets colorés dans une vitrine de musée. C’était tout simplement incroyable. » Elle avait peu de temps, ajoute-t-elle, mais elle a saisi son Nikon, et commencé à photographier : « Les habitants étaient aussi surpris et aussi heureux que moi. C’était juste la légèreté de ces architectures, leurs couleurs qui s’animaient au moindre mouvement, du linge suspendu ou un enfant portant un débardeur rose… Et ils m’ont souri parce qu’ils ont perçu ma joie. »

© Ursula Schultz-Dornburg

Cette joie souffle sur les vingt-deux photographies, elle en est la respiration. Elle fait renaître, par leur grâce et l’apport d’un texte précis de Sirtjo Koolhof, le peuple Bugis, principale ethnie de l’archipel (environ six millions), ses mythes fondateurs, ses curieuses divinités, sa longue épopée (la Galigo)… Et ces maisons en bois et bambou posées sur des blocs de pierre, telles des offrandes à l’éternité.

Il n’est nul besoin de se piquer d’architecture pour apprécier ces constructions qui, « d’un point de vue horizontal, ressemblent au corps humain » (Sirtjo Koolhof). De l’extérieur, il est possible de connaître la vie de ses habitants (nombreux agriculteurs), et « leur position dans la hiérarchie sociale » grâce à l’aspect des escaliers « et au nombre de panneaux composant le pignon »

© Ursula Schultz-Dornburg

Il y a de multiples détails à apprendre sur ces maisons Bugis, qui auraient épaté notre philosophe de « l’espace poétique », Gaston Bachelard (1884-1962). Si elles ont aussi enchanté Ursula Schulz-Dornburg, c’est qu’elles s’intègrent aisément dans son propre travail, lequel mixe avec une stupéfiante prodigalité les paysages et ceux qui les charpentent, ou qui les détruisent, ou qui les traversent, piétons arméniens, touristes de la place Saint-Marc, visiteurs du musée de l’Arctique et de l’Antarctique, à Saint-Pétersbourg. 

Ursula Schulz-Dornburg, née à Berlin en 1938, vit à Düsseldorf. Où enseignèrent Hilla et Bernd Becher, influenceurs typologiques. Ursula Schulz-Dornburg a tracé sa voie loin de cette école, plus sensible au vent, aux étrangetés de l’histoire et, s’agissant des Bugis, à l’intensité de leur culture « très particulière, qui survit depuis une durée infinie sans se soucier des frontières »

 

Par Brigitte Ollier

Brigitte Ollier est une journaliste basée à Paris. Elle a travaillé durant plus de 30 ans au journal Libération, où elle a créé la rubrique « Photographie », et elle a écrit plusieurs livres sur quelques photographes mémorables.

 

Ursula Schultz-Dornburg, Houses Bugis, Celebes, Mack, 64 pp., 35 €. Texte de Sirtjo Koolhof.

Site de Ursula Schulz-Dornburg.

Gaston Bachelard, La Poétique de l’espace, PUF, 2020. Édition établie par Gilles Hiéronimus.

On peut apercevoir quelques photographies de Hilla et Bernd Becher dans la collection du Mudam (le Musée d’Art Contemporain du Luxembourg), le site, en anglais, français, et allemand, est communicatif.

 

© Ursula Schultz-Dornburg
© Ursula Schultz-Dornburg
© Ursula Schultz-Dornburg

 

Lire aussi : Limaces, escargots, et petites traces de chevreuil

 

Article précédent Article suivant