Wolfgang Tillmans décloisonné à Beaubourg

L’électron libre de la photographie allemande investit le 2e étage du centre Pompidou avec « Rien ne nous y préparait, tout nous y préparait » : une exposition monumentale couvrant quatre décennies d’images et de sons.

On a rarement vu exposition institutionnelle plus affranchie des normes. Un plateau nu – ou presque – de 6 000 mètres carrés, à l’emplacement de l’ancienne Bibliothèque publique. Une exposition sans direction artistique imposée, sans fil rouge thématique, ni chronologique. Une carte blanche totale offerte à l’artiste dans un bâtiment culte pour sa toute dernière exposition avant sa fermeture pour rénovation, à compter de septembre 2025. 

Il n’en fallait pas moins pour convaincre Wolfgang Tillmans d’arrimer cet espace hors norme, qu’il compare à « un vaisseau spatial ». Dans ce lieu non conçu pour exposer, puisque dépourvu de murs, l’artiste allemand dynamite le procédé conventionnel d’exposition. « Ça représentait un défi de taille pour moi qui travaille principalement sur les murs, mais je me suis dit qu’on ne pouvait pas en construire partout. J’ai dû travailler sur la conception et l’architecture afin de créer un paysage fluide. »

Echo Beach © Wolfgang Tillmans, Courtesy Galerie Buchholz, Galerie Chantal Crousel, Paris, Maureen Paley, London, David Zwirner, New York

Willmans s’accommode de tout. Ici, les motifs géométriques de la moquette lui servent de point de repère pour placer ses impressions colorées ou ses tirages XXL de paysages et de vues aériennes. Là, l’exiguïté d’un couloir accueille une série sur les rats d’égouts ; un autre corridor, plus large, héberge plusieurs de ses clichés sur les raves parties et les clubs gays. Avec un malin plaisir, il mixe les médiums, les échelles, les époques et les sens, sans autre hiérarchie que la sienne.

Ses photographies couleur côtoient des tirages jet d’encre, des images au format carte postale ou des coupures de presse. « Il existe des liens entre toutes ces œuvres. Pourtant, je vous invite à ne pas lire mes expositions de manière linéaire » prévient-il. Exit la sacralisation de la photographie sous cloche. Son image à lui est dépourvue de cadre, accrochée à l’aide de pinces crocodiles, quand elle n’est pas fixée directement au mur avec des punaises ou du ruban adhésif.

Ce qui compte pour Tillmans, c’est de capter la substance du monde qui l’entoure. L’exposition s’ouvre ainsi sur deux de ses expérimentations formelles. La première, Sound is Liquid, a été prise pendant une tempête tropicale, dans une volonté « de figer les gouttes de pluie qui tombent ». L’autre représente un mur d’ampoules dans un magasin d’électronique, à Hong Kong. « Je savais qu’il y avait des LED, et je voulais voir si je pouvais représenter le scintillement. » Une quête d’absolu photographique. 

Moon in Earthlight © Wolfgang Tillmans, Courtesy Galerie Buchholz, Galerie Chantal Crousel, Paris, Maureen Paley, London, David Zwirner, New York

Quitte à se passer d’appareil photo pour mieux saisir une sensation. « Souvent j’utilise un appareil, mais parfois, il y a seulement un processus de projection de lumière sur du papier photosensible, sans intervention de l’appareil-photo, ni même de pellicule. » Ce glissement progressif de la photographie figurative vers l’abstraction pure se lit dans Paper Drop, un travail d’épure où le sujet photographique n’est autre qu’une feuille de papier rabattue sur elle-même, sur fond blanc.

Au fait, s’agit-il encore de photographie ? Tillmans en est persuadé. « Toutes les images abstraites sont elles-mêmes des images de quelque chose. Chacune d’elles est une impression sur du papier qui a enregistré la lumière. En ce sens, elles sont par essence photographiques », rappelle celui dont les premières œuvres étaient composées de photocopies en niveaux de gris. Cette recherche formelle jusqu’au-boutiste est au cœur de l’exposition que Tillmans qualifie d’« expérience », plutôt que de rétrospective. 

La BPI, avec sa salle de reprographie, l’enchante naturellement. La photocopie laser, en tant que technologie permettant d’agrandir l’image jusqu’à 400 %, a droit au même traitement que l’appareil photo. « L’un de mes centres d’intérêt permanent est la rencontre entre la technologie et l’art. Celui d’Andy Warhol n’a été rendu possible que grâce à l’invention de la sérigraphie à la fin des années 50. Et la musique que j’aime tant, l’Acid House, n’a été rendue possible que grâce à l’ordinateur Roland 303. »

L’engagement sociétal et politique de l’artiste n’est pas en reste. Ses photographies en soutien aux minorités et aux contre-cultures sont en partie regroupées sur d’anciens rayonnages métalliques de la bibliothèque, laissés là volontairement. Des images de manifestations Black Lives Matter, symbole de lutte contre la violence policière envers la communauté noire aux États-Unis, ou d’activistes LGBT : « On est bien ici. Mais es-tu déjà allé au Kirghizistan ? » peut-on lire sur une banderole d’un groupe de jeunes Berlinois.

its only love give it away © Wolfgang Tillmans, Courtesy Galerie Buchholz, Galerie Chantal Crousel, Paris, Maureen Paley, London, David Zwirner, New York
its only love give it away © Wolfgang Tillmans, Courtesy Galerie Buchholz, Galerie Chantal Crousel, Paris, Maureen Paley, London, David Zwirner, New York

Prises dans leur ensemble, comme « une constellation », toutes ces images se lisent comme des fragments d’histoire vécue. Elles interrogent la cohésion de l’Union européenne, remettent en cause les dogmes idéologiques, semblent nous tendre un miroir dans lequel les libertés et les progrès sociaux durement acquis sont à nouveau mis à l’épreuve. En témoigne la photographie d’une parade militaire à Moscou, prise en 2005, dans les premiers jours du règne de Poutine. 

« La photographie “Armée russe” que j’ai réalisée à l’époque, était frappée par la visibilité d’un militarisme que je ne connaissais pas alors. Elle me semblait appartenir au passé, mais elle paraissait bien réelle sous mes yeux, contrastant avec la vitrine Christian Dior dans le fond. Un futur conflit pouvait déjà se voir dans ce conflit de systèmes. Je le pressentais, sans savoir ce qui allait se passer, mais quelque chose se tramait, c’est sûr. »

« Rien ne nous y préparait, tout nous y préparait » de Wolfang Tillmans est à voir au Centre Pompidou, à Paris jusqu’au 22 septembre 2025.

The State We’re In © Wolfgang Tillmans, Courtesy Galerie Buchholz, Galerie Chantal Crousel, Paris, Maureen Paley, London, David Zwirner, New York

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