DansThe Mashup 2, une résente série de sérigraphies en édition limitée, de célèbres artistes de rue se réapproprient les photos emblématiques de Janette Beckman illustrant la grisante scène punk en Angleterre. Un déferlement d’art, né des retrouvailles entre le punk et le graffiti.

Jeremy Dean - Debbie Harry © Janette Beckman 

On associe souvent le graffiti au hip-hop en raison du film de 1982 de Charlie Ahearn, Wild Style qui, pour la première fois, donne à l’art underground une portée internationale. L'artiste Fab 5 Freddy, qui se produit dans le film, a compris l’importance de faire connaître au monde cette culture codifiée. Dans une série de tableaux pleins d’énergie, Wild Style illustre ce que l’on appelle à présent « les quatre éléments du hip-hop » : Le DJ (la musique), le MC (la littérature), le B-Boy (la danse), et le graffeur (l’art visuel). 

Or les vrais graffeurs savent que leur art a précédé de dix ans l’avènement du hip-hop, se développant en même temps que le rap, mais souvent parallèlement à lui. Les premiers graffeurs sont de grands fans de rock et de funk. Certains s’emballent pour la scène punk naissante, au milieu des années 1990, dans la mesure où ils y retrouvent cet esprit brut, contestataire, qui est le propre de la pratique du graffiti.

Logan Hicks - Joe Strummer © Janette Beckman

A la fin des années 1970, le paysage de New York se tranforme. Des graffeurs couvrent de leurs oeuvres les voitures du métro, et taggent au marker chaque centimètre carré de l’intérieur des rames, comme si elles étaient les pages d’un livre d’or. Pendant ce temps-là, de l’autre côté de l’Atlantique, la photographe britannique Janette Beckman entre comme professeur à la Kingsway Princeton School for Further Education, où elle enseigne la photographie à un groupe de jeunes à peine moins âgés qu’elle. L’un de ses étudiants, du nom de John Lydon, quitte l’école et devient le chanteur des Sex Pistols. Il y a du changement dans l’air.

Un remix

Mike Giant - Billy Idol © Janette Beckman

A l’heure où le Royaume-Unis sombre dans le chômage massif et le désespoir économique, la musique punk parle au peuple et en son nom, tout en crachant sur les acteurs du pouvoir. « C’était une rebellion contre la reine et le pays », dit J.Beckman, qui vient de publier The MashUp 2: Punk Photographs Remixed, une série de nouvelles sérigraphies en édition limitée réalisées par dix artistes contemporains dont Shepard Fairey, Cey Adams, Mike Giant et Ian Wright. Sous la direction de Jason Noto et Doug Cunningham (créateurs du studio graphique Morning Breath), les artistes ont ainsi été invités à sélectionner des portraits emblématiques de Joe Strummer, Debbie Harry, Dee Dee Ramone, X et Billy Idol dans les archives illustres de Janette Beckman, et à réimaginer leurs héros avec un regard contemporain.

« Quand le punk est apparu, il n’y avait pas de futur, comme le dit la chanson des Sex Pistols. Les gens étaient au chômage, on errait sans but, déprimés comme peuvent l’être les Anglais. Et soudain, dans la rue, voilà des punks au look extraordinaire, et une énorme explosion de musique. Le punk, c’était vraiment intense et direct. C’était très excitant pour moi. »

Shepard Punk © Janette Beckman

Les archives d’une mentalité

Janette Beckman se met au travail. Avec une version russe bon marché d’un Rolleiflex, elle fait le portrait de la jeune génération arrivée à l’âge adulte, qui réinvente la musique, la mode et l’art pour s’exprimer. « On était un fan, et l’instant d’après on devenait membre d’un groupe », raconte J. Beckman. « Ce qu’il fallait pour grimper sur scène, se déchaîner sur ses cordes et faire du bruit, ce n’était pas étudier la guitare classique pendant des années. Il fallait avoir une voix, parler de sa vie et de ce qui se passait dans le pays. Jamais on n’avait pu faire ça auparavant. »

Janette Beckman constitue un portfolio et présente ses photographies à Sounds, un hebdomadaire pop/rock supposé concurrencer Melody Maker et New Music Express. La directrice de rédaction, Vivien Goldman, connue à présent sous le nom de « professeur du punk », l’engage immédiatement, et le soir-même, Janette Beckman est chargée de photographier les Siouxsie et les Banshees.

Cey - Boy George © Janette Beckman

Elle travaille ensuite pour Melody Maker, continuant de photographier la scène punk en plein essor, en même temps que ce qu’elle qualifie de « jeunes tribus des mouvances  skinhead, rockabilly, ska, 2 tone, reggae ou Mod. C’était très varié sur le plan culturel, et l’on n’avait pas à être ceci ou cela. Tout était accepté. On pouvait ressembler à Boy George, se mettre sur son trente-et-un en Vivienne Westwood, être un skinhead habillé  en Abercrombie et Doc Martens, ou un punk baraqué avec trois dents en moins, et jouer dans le meilleur groupe du monde. La scène était vraiment inclusive, et pas besoin d’avoir de l’argent. »

Tagueur, on t’a vu

Tim Kerr - Don't let your heroes get your kicks for you © Janette Beckman 

En 1982, Janet Beckman a son premier contact avec la culture graffiti lorsque Melody Maker lui demande de couvrir « New York Scratch and Rap Revue », la première grande manifestation hip-hop au Royaume-Uni. Avant le spectacle, elle se rend à l’hôtel pour rencontrer les artistes qui se produiront cette nuit-là. Elle repère deux gars décontractés, et leur demande si elle peut les photographier. Ce sont deux graffeurs de légende,  DONDI et FUTURA 2000, qui poussent l’amabilité jusqu’à tagger une poubelle et poser devant celle-ci. 

« Cette nuit-là », dit Janette Beckman, « je les ai vus dessiner en live, pendant que Fab 5 Freddy rappait, qu’Afrika Bambaattaa mixait et que Rammellzee chantait. C’était mon premier contact avec le graffiti, mais j’ai vraiment senti ce que c’était au mois de décembre suivant, quand je suis arrivée à New York. Des artistes travaillant dans la rue, quoi de mieux ? A Londres, on écrivait des choses sur les murs du genre ‘Elvis, toujours vivant’, ou ‘Merde aux Nazis’, mais c’est seulement en venant ici que j’ai compris que c’était une forme d’art. »

Ian Wright - Ramones © Janette Beckman

« Le graffiti, c’était le règne du ‘Débrouille-toi’. C’étaient des gosses qui sortaient par la fenêtre de leur chambre la nuit, qui entraient par effraction dans une cour où des wagons étaient stationnés, et qui les peignaient avec de la peinture qu’ils avaient volée à la droguerie. Des artistes qui avaient besoin de s’exprimer. C’était comme une obsession : on savait que c’était dangereux et qu’on pouvait être interpellé, mais on le faisait quand même. Ce n’était pas quelque chose qu’on entreprenait à l’âge mûr, quand on avait une famille. C’étaient de jeunes rebelles, et les raisons de se battre ne manquaient pas. Quand je suis arrivée à New York, je me suis sentie en phase avec la situation. C’était une grande ville, bouleversée par une crise économique, et les gamins faisaient ce qu’ils avaient à faire. Comme les punks. Il fallait qu’ils fassent entendre leur voix. »

 

Par Miss Rosen

Miss Rosen est une journaliste basée à New York, elle écrit sur l'art, la photographie et la culture. Son travail a été publié dans des livres et dans des magazines, notamment Time, Vogue, Artsy, Aperture, Dazed et Vice.

 

Tous les tirages sont disponibles ici.

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