A point nommé, le musée d’art moderne de New York (MoMA) consacre une exposition à la criminalité telle qu’elle est vue par les photographes, et tout particulièrement Gordon Parks.

Comment photographier le crime ? Si l’on est de la police, on prend des clichés anthropométriques des suspects, presque diffamatoires. Si l’on est Weegee, on dirige son flash vers les victimes étendues sur le trottoir. Mais si l’on est Gordon Parks, le photographe d’avant-garde du magazine Life dans les années 1960, ce que l’on fait est plus complexe, plus indirect – plus avant-gardiste, justement. 

Seul photographe noir de Life pendant des années, Parks réalise un reportage en 1957, qui s’intitulera The Atmosphere of Crime. Durant six semaines, dans quatre des plus grandes villes américaines, Parks épie ces forces de l’ordre qui, elles-mêmes, épient les citadins. Les trois cents photos de cette série nous montrent des policiers défonçant des portes, des aiguilles instillant l’héroïne dans les veines, des enquêteurs en costume interrogeant des suspects menottés. Mais ces images éprouvantes, saisies en pleine action, comportent une nuance nouvelle : elles illustrent la manière dont l’Amérique blanche perçoit le crime, et montrent que l’on peut inciter à le commettre précisément en le traquant. Ces photographies (les premières du genre réalisées en couleur) sont en elles-mêmes des chefs-d’œuvre, profondes dans leur propos, habitées par le mouvement, avec des rouges, bleus et bruns qui, si ce n’était le contexte, trouveraient leur place dans le cahier spécial d’un magazine de mode.

Bien que les rédacteurs de Life aient saisi le style de Parks, ils étaient conscients de ce qu’attendaient les lecteurs : des images explicites de la criminalité, scabreuses, un reportage qui faisait sensation. C’est en juin dernier que l’on a pu pleinement mesurer la portée de ces photographies, lors de la parution d’un livre remarquable qui en comprend quarante-sept : The Atmosphere of Crime, 1957 (publié par Steidl, en partenariat avec la Gordon Parks Foundation et le MoMA.) Et à l’heure où les tactiques policières et la réforme des prisons font l’objet de discussions de comptoir aux Etats-Unis, le travail de Parks exposé au MoMA dans une installation intemporelle et replacé dans le contexte historique de l’illustration de la criminalité, apparait sous un jour bien différent. 

Cette exposition, intitulée « Gordon Parks and The Atmosphere of Crime », présente dix-sept tirages de Parks, rarement montrés pour la plupart, dont six qui ne l’ont jamais été. Accrochée dans une pièce de 93 m2, sur des murs gris semblables à des murs de prison, l’installation comprend trente-huit photos de scènes de crime, dont certaines ont été réalisées par des figures légendaires telles que Dorothea Lange, Danny Lyon et Weegee, et inclut un clip de trois minutes d’un film de Parks, Shaft (1971) ainsi que son reportage original dans Life.  

Sarah Meister, curatrice photo au MoMA et éditrice du livre analyse ici six photos présentées dans l’exposition.

Au coin de la rue 

Gordon Parks (Americain, 1912–2006). Sans titre, New York, New York. 1957. The Museum of Modern Art, New York. The Family of Man Fund. © 2020 Gordon Parks Foundation

Ce que visait principalement Parks en assistant aux interrogatoires, en suivant les inspecteurs dans les escaliers de secours et les patrouilles dans les rues de la ville, c’était d’en finir avec la conception du crime qu’avaient les lecteurs blancs de Life appartenant à la classe moyenne – et, dit Sarah Meister, cette photographie en est un bon exemple. Selon elle, on avait des idées tranchées à propos du crime avant Atmosphere : les bons, les méchants, et la police toute-puissante. Mais Parks a eu une approche différente: « Ses images », dit Sarah Meister, « et particulièrement celle-ci, rendent plus complexe notre perception du crime. Si, en regardant cette scène, nous anticipons un crime, il faut nous demander pourquoi. Parce que c’est un quartier pauvre ? Que c’est la nuit ? Qu’il y a ce groupe de gars, au coin de la rue? Mais où est le crime, dans tout cela? Nos suppositions ne tiennent pas lorsqu’on regarde longtemps l’image, et c’est pourquoi “ces représentations sont différentes de tout ce que l’on a vu auparavant. »

Démonstration de force 

Gordon Parks (Americain, 1912–2006). Sans titre. 1957. The Museum of Modern Art, New York. The Family of Man Fund. © 2020 Gordon Parks Foundation

Premier photographe en couleur des scènes de crime, Parks demande littéralement au spectateur de renoncer à une vision préfabriquée en termes de noir ou blanc, et de considérer les problèmes plus profonds et plus subtils liés à la criminalité et à l'application de la loi. Mais la couleur a aussi, chez lui, une dimension purement artistique: « En noir et blanc, cette image perdrait de son pouvoir », dit Sarah Meister (qui l’a judicieusement positionnée tout au début de l’exposition ). « Elle nous attire, s’offre à nous en raison de ses qualités cinématographiques - les lumières, le ciel bleu au crépuscule, la silhouette. Selon moi, Parks a compris que la séduction de la couleur était, en partie, ce qui retenait l’attention. » Pourquoi Parks a-t-il choisi de photographier un policier sous les vives lumières du quartier des théâtres de New York ? Et sous un angle qui le fait apparaître comme un héros ? Une hypothèse : Parks plante le décor d’un drame à venir. Une autre : l’héroïsme de la police n’est qu’une apparence, le reportage se chargera de le révéler peu à peu.

La porte défoncée 

Gordon Parks (Americain, 1912–2006). Détectives en mission, Chicago, Illinois. 1957. The Museum of Modern Art, New York. The Family of Man Fund. © 2020 Gordon Parks Foundation

Les rédacteurs de Life ont publié cette image choc d’une porte défoncée à coups de pieds, mais ils ont sorti l’image de son contexte original, que l’on peut voir ici (les murs sales, l’éclairage sordide), et l’ont dépouillée de l’idée plus profonde que Parks avait tenté de faire passer. « En incluant le couloir », explique Sarah Meister, « Parks montre que le crime et la criminalité ne doivent pas être considérés comme des problèmes isolés, mais que pour les résoudre, il faut aussi tenir compte des circonstances, de la manière dont les gens vivent. Il veut confronter son spectateur à ce contexte. »

Un certain anonymat 

Gordon Parks (Americain, 1912–2006). Détectives cuisinant un suspect, Chicago, Illinois. 1957.
The Museum of Modern Art, New York. The Family of Man Fund. © 2020 Gordon Parks Foundation

En tant que photographe bien implanté, et travaillant en étroite collaboration avec les enquêteurs de Chicago, Parks aurait pu prendre cette photo sous n’importe quel angle. « Il pouvait les montrer de profil », dit Sarah Meister. « Il aurait pu contourner le bureau. » Donc, pourquoi ce cadrage? Tandis que la plupart des photographes, dans les enquêtes criminelles, tentaient de montrer le visage du meurtrier, Parks a choisi des angles inattendus, l’ombre, et un flou qui « donne au suspect un certain anonymat, un peu de dignité », dit la curatrice. Par ailleurs, ajoute-t-elle, Parks a choisi ce cadrage afin de montrer le contraste entre la cravate dénouée de l’enquêteur et la restriction de mouvement des mains du suspect, certainement douloureuse. « Un photographe peut réaliser par hasard une bonne image », explique Sarah Meister, forte de son expérience de curatrice au MoMA depuis vingt-et-un ans. « Mais dans cette série, comme dans toute la carrière de Parks, il n’y a rien d’accidentel. C’est le résultat d’une vie entière d’observation. »

Dans l’œil de Weegee

Weegee (Arthur Fellig) (Americain, né Autrichien. 1899–1968). Charles Sodokoff et Arthur Webber utilisent leur chapeaux pour se couvrir le visage. 1942. The Museum of Modern Art, New York. The Family of Man Fund. © 2020 Weegee/ICP/Getty Images

L’une des grandes contributions de Weegee à l’histoire de la photographie est « le parti qu’il tire de l’expressivité du flash », dit Sarah Meister. « Il a compris qu’un flash permettait de restituer telle texture, telle surface d’une manière particulière, et que cela créait une grande image. » Cette photographie rapprochée, parfaitement composée, donne un sentiment de piège et de claustrophobie que les suspects éprouvaient probablement. Que penser de l’anonymat des suspects, chez Weegee, quinze ans avant que Parks n’en fasse le signe distinctif d’ Atmosphere« Je crois », explique Sarah Meister, « que Weegee était fasciné par la signification visuelle des chapeaux haut-de-forme cachant le visage de ces deux individus, mais je dirais que cela est assez différent de la manière dont Parks abordait, conceptuellement, la question de la procédure légale et de la dignité. »

Le regard de Danny Lyon sur la prison

Danny Lyon (Americain, né en 1942). Domins, Walls Unit, Texas. 1967-69. The Museum of Modern Art, New York © Danny Lyon

À la fin des années 1960, Danny Lyon a passé plus d'un an, dans six prisons du Texas, à réaliser des images « socialement engagées », selon les mots de Sarah Meister, dans la perspective qu’avait adoptée Parks  dix ans auparavant. « Si l’on songe aux outils dont dispose le photographe », dit-elle, « son point de vue est l’une des choses les plus importantes. Danny Lyon n'emprisonne pas seulement les hommes dans le cadre de l’image, mais nous incite à les regarder de haut, voire les juger, ce que fait la société, bien sûr. Il y a là une intention véritable. Et en montrant le quotidien de ces hommes (les heures interminables qu’ils passent à jouer aux dominos), il fait naître également un sentiment de sympathie pour eux. »

Par Bill Shapiro

Bill Shapiro est l’ancien rédacteur en chef du magazine Life ; contact Instagram : @billshapiro

 

Article précédent Article suivant