La photographe brésilienne Ana Caroline de Lima s’est rendue en Bolivie pour documenter le quotidien d'une famille mennonite. Sa série intitulée « A day with the Freissers » témoigne de leur attachement à un mode de vie bientôt disparu.

A Day With the Freissers © Ana Caroline de Lima

Issue d’une famille ouvrière de São Paulo, Ana Caroline de Lima ne se destinait pas forcément à devenir photographe. Mais la vie en a décidé autrement. Alors qu’elle suit des études de journalisme, elle se voit confier une double mission: écrire un article et prendre des photos. « J’ai emprunté un appareil à l’université. Je n’avais aucune idée de comment m’en servir, mais dès que j’ai commencé, j’ai été éblouie », se rappelle-t-elle.

Elle rejoint alors un groupe photo, avec lequel elle passe ses week-ends à sillonner São Paulo. Un jour, elle remarque quelques anciens, occupés à ramasser des magazines dans une poubelle. L’image fait ressurgir des souvenirs de sa jeunesse, lorsque son père, alors gardien d’immeuble, rapportait chez lui des livres trouvés dans le local de tri sélectif, pour aider sa fille à apprendre l’anglais.

A Day With the Freissers © Ana Caroline de Lima

 

A Day With the Freissers © Ana Caroline de Lima

Attirée par un besoin de proximité avec ces personnes, elle s’approche pour leur parler, quand l’un d’entre eux remarque son appareil et l’interpelle : « Pourriez-vous me prendre en photo ? Parce que cela fait des années que je n’ai pas vu de portrait de moi. » Une demande qui résonne en elle à son retour.

« Dès le début, la photographie m’a menée vers des communautés et des êtres humains qui avaient été réduits au silence ou abandonnés depuis des générations », raconte-t-elle. « Elle m’a donné un sens des responsabilités et une mission : montrer que si nous venons de cultures et de milieux différents, nous sommes néanmoins très semblables. »

A Day With the Freissers © Ana Caroline de Lima

Rencontre avec les Mennonites de Bolivie

En 2019, Ana Caroline de Lima part en mission en Bolivie, et se retrouve avec trois jours à occuper avant de devoir rentrer chez elle. Au cours d’une discussion avec un ami, elle exprime son intérêt pour les Mennonites, un groupe ethnique de Chrétiens anabaptistes, connus pour être résolument non-violents. Les Mennonites Old Order, ordre prospère en Bolivie, conservent la tenue vestimentaire, la doctrine et les traditions du 19e siècle, rejetant les avancées telles que l’électricité et la technologie moderne.

Par le plus grand des hasards, l’interlocuteur de la photographe travaille comme garde forestier pour une colonie mennonite locale. Il la présente à Peter, leur dirigeant, et après un court entretien, Ana Caroline de Lima est convaincue qu’elle doit s’immerger plus profondément dans ce monde si peu connu. Au mois d’octobre suivant, elle repart en Bolivie, pour passer trois jours avec les Freisser, une famille mennonite d’origine mexicaine, installée au sein d’une importante colonie agricole, dans le département de Santa Cruz.

A Day With the Freissers © Ana Caroline de Lima

Abraham et Johanna Freisser, qui ont trois fils et une fille, accueillent la photographe à bras ouverts. Ils se alors sont récemment rendus au Brésil, dans le Mato Grosso, pour emmener le père d’Abraham se faire opérer, et se sont senti déstabilisés par les réactions autour d’eux. « Abraham m’a dit que quand il était au Brésil, on le regardait comme un extra-terrestre », explique Ana Caroline de Lima. « Il y a beaucoup de préjugés, car personne ne connaît leur culture. »

Si les Mennonites sont généralement de nature réservée, les Freisser se montrent chaleureux, et voient dans la visite de la photographe une formidable opportunité d’échange interculturel. « Ce sera magnifique ! » s’exclame Abraham. « Il y aura plus de Brésiliens qui sauront qui nous sommes, et j’espère qu’ils nous regarderont différemment lorsque nous y retournerons. »

A Day With the Freissers © Ana Caroline de Lima

Préserver un mode de vie en voie de disparition

La Bolivie compte des centaines de colonies mennonites, dont beaucoup ont des origines mexicaines, comme les Freisser. Certains sont arrivés depuis la Pennsylvanie, il y a des décennies, à la recherche de terres à acheter puis cultiver, pour y vivre librement selon leurs croyances. La communauté de Santa Cruz est une exploitation laitière. Elle produit du fromage, du soja et du sorgho, pour sa propre consommation et pour la vente au sein des villes voisines.

Ici, tout le monde travaille, y compris les enfants, même très jeunes. Les filles quittent l’école à environ 8 ans, alors que les garçons y restent jusqu’à l’âge de 12 ans. Les cours prodigués sont destinés à leur inculquer la culture religieuse, dans leur langue d’origine, l’Alemán bajo, ou bas allemand, celle que l’on parle partout chez les Mennonites. Aux garçons, on apprend également l’espagnol et les maths, pour qu’ils puissent interagir avec des gens de l’extérieur. Quant aux filles, elles apprennent à coudre, pour vêtir la colonie.

A Day With the Freissers © Ana Caroline de Lima

 

A Day With the Freissers © Ana Caroline de Lima

Les Mennonites sont humbles et n’affichent pas leurs richesses. Pourtant, Ana Caroline remarque leur réussite à la taille de leurs demeures. Elles sont toutes construites sur le même modèle, « car on ne veut pas faire sentir que sa famille est plus riche qu’une autre, tous étant égaux aux yeux de Dieu », explique-t-elle. « C’était merveilleux de les voir vivre de façon si communautaire plutôt qu’individuelle. Là-bas, les jardins sont très fleuris, ce que je n’ai pas constaté dans d’autres colonies. Les paysages sont immenses, composés de champs et de vastes étendues. »

Avec la pandémie, l’aventure est mise sur pause

Pendant deux jours et demi, Ana Caroline de Lima photographie la vie singulière de la famille, pour sa série « A day with the Freissers ». Sachant qu’il lui faudra plus de temps, elle avait l’intention de revenir en 2020, à Pâques. Mais la COVID-19 a bouleversé ses plans.

A Day With the Freissers © Ana Caroline de Lima

Au mois de décembre 2020, aucun rapport officiel n’indique de cas de contamination dans la colonie. Car personne n’a été dépisté. Certains membres de la communauté semblent avoir contracté la maladie, avec des symptômes légers, mais aucun décès n’est survenu. En l’absence d’électricité, de téléphone ou d’internet chez les Freisser, Ana Caroline de Lima reste ainsi en contact avec eux grâce à un chauffeur de taxi, qui leur livre des provisions deux fois par mois. Johanna lui demande parfois de l’appeler sur WhatsApp, pour échanger des nouvelles.

« Lorsque les villes environnantes ont été confinées, la colonie a souffert. Ils ne pouvaient communiquer avec personne, et n’avaient aucune information. Ni les ONG ni le gouvernement ne les ont contactés », raconte Ana Caroline de Lima.

A Day With the Freissers © Ana Caroline de Lima

« Les Freisser m’ont parlé des préjugés en Bolivie. La plupart des Boliviens les considèrent comme étant très distants et retirés du monde. Depuis nos conversations pourtant, je ne peux m’empêcher de regarder les photos, qui montrent clairement une réalité différente : ils travaillent dur, en effet, et c’est dans leur culture. Mais leur vie quotidienne est pleine de chaleur. Pour le voir, il suffit d’être là, avec eux, et de se poser non pas en visiteur extérieur, mais plutôt en tant qu’ami. »

Par Miss Rosen

Auteure spécialisée en art, photographie et culture, Miss Rosen vit à New York. Ses travaux sont publiés dans des livres, des magazines et des sites web, dont Time, Vogue, Artsy, Aperture, Dazed et Vice, entre autres.

Découvrir plus de séries d'Ana Caroline de Lima ici.

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