« Si le graffiti changeait quelque chose, il serait illégal », dit le street artiste Banksy. Jaime Rojo et Steven Harrington, acteurs du mouvement « Brooklyn Street Art », explorent ici la relation entre cette forme d’expression, l’activisme et la photographie.

BLM. Manhattan, NYC. July 05, 2020. Photo © BSA/Jaime Rojo

Attention au « langage des murs ». Le lien entre graffiti et action politique est aussi ancien que le festin de Balthazar dans la Bible, où l’on voit une main inconnue griffonner des mots sur le mur du palais, dans une langue incompréhensible – et le jeune héros du livre de Daniel aurait déchiffré ce message, avertissant le roi de la chute du grand empire de Babylone.

Cette parabole, également mentionnée dans l’Apocalypse, résonne étrangement de nos jours, où le graffiti et le street art se sont taillé une place de choix dans l’art contemporain. Longtemps liée à la photographie et à l'activisme, « l’écriture murale » d'aujourd'hui est devenue le médium privilégié de la classe populaire internationale, dans sa lutte contre l’oppression quotidienne du pouvoir.

Raw Raffe. Brooklyn, NYC. November 13, 2020. Photo © BSA/Jaime Rojo

De tout temps, des artistes sont descendus dans la rue dans l’espoir de sensibiliser le peuple à des enjeux brûlants. Des affiches de la Révolution mexicaine (1960), collées avec de l’amidon, à celles que les étudiants placardaient sur les murs de Paris et Mexico en 1968, en passant par les montages anti-nazis et anti-staliniens réalisés par John Heartfield dans les années 1930, l’art de la rue a toujours dénoncé la corruption des institutions politiques. Bien que ces œuvres soient liées à un lieu et à une époque, la photographie a joué un rôle essentiel dans la préservation et la diffusion internationale des messages qu’elles véhiculent.

« L’homme a toujours été poussé par le désir de laisser une trace de son passage. Les murs, les parois rocheuses lui servent de toiles depuis des millénaires », déclarent le photographe Jaime Rojo et l'éditeur Steven P. Harrington, artistes appartenant au mouvement du Brooklyn Street Art. « Dans les années 1980, des graffeurs tels que Lee Quiñones exprimaient leurs préoccupations sociales et politiques en peignant les rames de métro de New York. De même, le street art de 2020 a pris pour thèmes les brutalités policières, le racisme structurel, un sentiment général d'aliénation, le dégoût des politiciens et la large fracture économique où s’engouffre la société. »

Unidentified Artist. Brooklyn, NYC. July 19, 2020. Photo © BSA/Jaime Rojo

La chute de Babylone

Poussés par la pandémie de COVID-19, le mouvement Black Lives Matter, l'élection présidentielle de 2020 et la corruption du gouvernement, les citoyens américains sont descendus dans la rue pour protester contre les abus du régime Trump et de ceux qui le soutenaient, ici et là. Dans des villes telles que Minneapolis, Louisville, Portland, Los Angeles ou encore New York, les rues sont devenues des  champs de bataille, où une police militarisée a fait usage d’armes chimiques, lancé ses véhicules sur les foules et tiré des balles en caoutchouc en pleine tête de manifestants non armés.

« En 2020, nous avons assisté à l’émergence de voix nouvelles, à la flambée d’un discours engagé reflétant les revendications de la société. Nous avons vu des portraits de George Floyd, des listes de noms de citoyens brutalisés ou tués par la police, ou ces seuls mots : ‘I can’t breathe’. Peu importe l’identité ou la carrière des artistes », disent Rojo et Harrington. « D’une certaine manière, la force de leurs œuvres tient à ce qu’elles véhiculent, avant tout, un message - tel que ce portrait peint à la main de Colin Kaepernick, agenouillé, tête baissée, dans sa tenue de footballeur, et accompagné de ce seul texte : ‘Et maintenant, vous comprenez ?’»

The Heart Of Will Power. Manhattan, NYC. October 11, 2020. Photo © BSA/Jaime Rojo

Né de la tragédie

Le mouvement Brooklyn Street Art prend sa source dans le premier grand événement politique du nouveau millénaire : le 11 septembre. Depuis les années 1990, Harrington et Rojo vivaient dans le quartier de Williamsburg, à Brooklyn, bien avant sa gentrification. « En bas de chez nous », se souviennent-ils, « c’était l’endroit rêvé pour incendier des voitures volées afin de toucher une assurance – ou encore, pour que les travailleuses du sexe puissent exercer leur métier dans leurs véhicules.»

Le matin du 11 septembre 2001, leur ami Robert Clark, un photographe travaillant pour le magazine National Geographic, monte sur le toit de son immeuble et réalise des images du deuxième avion percutant la tour Nord (l’une d’elles figurera dans un numéro spécial du magazine TIME publié la semaine suivante.)

DPF Studio. Manhattan, NYC. June 28, 2020. Photo © BSA/Jaime Rojo

À la suite de cette tragédie, Rojo et Harrington observent des changements sensibles à Williamsburg. « La police a commencé à scruter notre quartier, le survolant en hélicoptère et balayant les rues et les fenêtres avec des projecteurs. Nous étions bouleversés et effrayés par les conséquences du 11 septembre sur notre ville, et nous arpentions les rues dans le seul but de nous vider l’esprit du vacarme quotidien, à la radio et à la télévision. »

Par la suite, ils remarquent une prolifération d’œuvres, réalisées par des artistes locaux sur les murs, les clôtures, les bâtiments désaffectés, dans les terrains vagues, sous les ponts, derrière les panneaux de signalisation – voire, sur les étagères des épiceries. Rojo commence alors à photographier ces oeuvres, documentant le développement exponentiel d’une nouvelle forme d'art qui exportait, dans la rue, des techniques et des matériaux inhabituels.

City Kitty. Manhattan, NYC. December 21, 2020. Photo © BSA/Jaime Rojo

« Les œuvres étaient peintes, collées, percées, moulées, vissées, soudées, crochetées - tous illégalement, et souvent de manière anonyme. C'était comme si une génération d'artistes avait déclaré : ‘Peut-être qu’une sale bombe explosera dans le métro avant que je ne puisse montrer mon travail dans une galerie ou un musée, alors je le présente directement au public, dans la rue’. »

Préserver un art en voie de disparition

En 2009, Harrington et Rojo publient Brooklyn Street Art (Prestel), et créént un site Web du même nom pour promouvoir le livre ; en cela, ils sont des pionniers dans l’enregistrement et la préservation de ce nouveau mouvement de l'art contemporain. « Non seulement », disent Harrington et Rojo, « nous avons observé la maturation d'une nouvelle génération redéfinissant l’art de rue illégal, mais aussi un déferlement d'idées et de techniques que les générations précédentes avaient, pour la plupart, dédaignées ou jugées non viables. »

Nick C Kirk. Manhattan, NYC. June 26, 2020. Photo © BSA/Jaime Rojo

Inspiré par des photographes documentaires tels que Martha Cooper, Janette Beckman, Jamel Shabazz, Henry Chalfant, Jon Naar, Joe Conzo ou encore Jim Prigoff, Brooklyn Street Art est devenu l'un des sites les mieux documentés sur les dernières œuvres en ce domaine. La sortie de Street Art New York (Prestel), présentant l’histoire de cette forme d’art au cours des 20 dernières années, est programmée pour février prochain.

« La culture du street art est peut-être une force de changement vitale, en ce qu’elle est synonyme de confrontation brute, directe, et de subversion complexe des normes en vigueur », disent-ils. « Parce qu’il n’a de comptes de rendre à personne, cet art s’exprime clairement et peut, par conséquent, être choquant. Illégales, ces œuvres de la rue sont imprégnées d’une pensée politique, et la colère ne fait que monter. A moins que la police ne les réprime ou les anéantisse, ceux qui provoquent et disent la vérité continueront de faire entendre leur voix. »

Brooklyn, NYC. March 22, 2020. Photo © BSA/Jaime Rojo

Par Miss Rosen

Miss Rosen est journaliste spécialisée en art, photographie et culture, et vit à New York. Ses écrits ont été publiés dans des livres, des magazines et des sites web, dont Time, Vogue, Artsy, Aperture, Dazed et Vice, entre autres.

 

Hearts NY. Manhattan, NYC. May 22, 2020. Photo © BSA/Jaime Rojo

Street Art New York
Edité par Prestel
24,95 $
Livre disponible ici.

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