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À l’occasion de l’exposition Infamous d’Andres Serrano à la galerie Nathalie Obadia Bruxelles, Blind décrypte une image du photographe new-yorkais qui explore et réinvente la représentation des stéréotypes raciaux aux Etats-Unis.

Au premier regard, c’est un simple portrait ; celui d’une petite poupée ingénument assise sur un cylindre métallique. Une poupée de chiffon au corps cotonneux, normalement dissimulé par des vêtements, que surplombe une tête en bois incisé et peint. Mais c’est aussi, et surtout, la représentation de tout un pan de l’histoire afro-américaine, tant Andres Serrano multiplie les indices pour faire de sa photographie un objet et un outil de confrontation.


Black Dolls - Sandy, Vintage Rag Doll (Infamous), 2019 © Andres Serrano

Photographe américain d’origine hondurienne et afro-cubaine, Andres Serrano a construit son œuvre autour de la confrontation, en utilisant son médium comme une loupe grossissante, peu à peu déformante et subversive. Comme pour cette « black doll », le photographe s’attaque en effet aux représentations normées - de la religion (avec son très célèbre Piss Christ), de la morale ou encore du sexe - qu’il déconstruit et dénonce par la mise en scène et l’esthétisation à outrance. Alors cette poupée si candide, qui aura accueilli tant de jeux, de secrets et de caresses, devient le réceptacle d’une histoire bien moins enfantine et quotidienne. Ressortant impeccablement du fond orangé, les détails de sa matérialité servent ainsi de révélateur à toutes les représentations raciales que renferme cet adorable jouet.

Des pieds à la tête, cette poupée noire l’est entièrement, d’une façon revendiquée qui est autant émancipatrice que stéréotypée. Émancipatrice parce qu’elle existe comme artefact racisé et offre, pour son époque, une représentation d'une femme noire américaine aux traits délicats. À la différence de bien d’autres « black dolls », elle n’arbore pas les traits physiques classiques de la représentation raciste et dégradante (bouche proéminente au sourire immense, nez épaté…). Stéréotypée, en revanche, parce que son apparence reste majoritairement cantonnée aux clichés racistes : absence de cheveux et fichu de travail sur la tête, corps grossier et teinté en brun, boucles d’oreilles « créoles » intégrées à la coiffe. Autant d’ambivalences et d’indices insidieux qu’Andres Serrano nous permet de réfléchir en une seule photographie. Bien au-delà du portrait d’un jouet.

Par Anne Laurens

 

Andres Serrano, Infamous

Du 14 novembre 2019 au 4 janvier 2020

Galerie Nathalie Obadia, 8 rue Charles Decoster, 1050 - Ixelles-Bruxelles - Belgique

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