Avec Ce jour-là, les photographes sont invités à raconter les coulisses d’une de leur photographie. Aujourd’hui, Claude Nori et un célèbre cliché pris un jour de novembre 1995… 

« Ce jour-là, Isabelle et moi étions à Biarritz. Ça faisait quelque temps qu’on envisageait de quitter Paris et on cherchait un endroit où s’installer. Nous avions pensé à l’Italie, à aller du côté de Menton, de la Costa Brava et puis finalement, je me suis dit : pourquoi on n’irait pas du côté de Biarritz ? J’y étais souvent allé adolescent et Isabelle connaissait aussi un peu la région. Nous avons fait quelques virées à Biarritz et nous avons trouvé la ville superbe, l’ambiance nous plaisait. Comme toujours dans ces moments-là, la décision a été prise sur un coup de foudre visuel. J’étais en haut, en face de la mairie, je regardais vers la grande plage, il y avait cette colonne du casino et j’ai trouvé ça magnifique, très métaphysique. Je me suis dit : c’est l’endroit où il faut vivre. Je voulais, tous les jours, voir cet océan, ces couleurs qui changent, cette ambiance art-déco, ces ombres qui s’allongent.


© Claude Nori

Ce jour-là donc, on est sûrs que nous allons nous installer à Biarritz, mais nous n’avons pas encore trouvé notre petit appartement. Nous descendons  pour le week-end à l’hôtel Plaza qui donne sur la Grande Plage. Ce jour de novembre, le temps est un peu couvert, il y a un peu de vent et quelques percées de lumière, on se sent bien. On est vraiment heureux, amoureux et on se dit que c’est bien ici qu’on s’installera. On décide de sortir faire des photos. À l’époque, c’était comme ça, l’appareil photo accompagnait une soudaine envie de  rendre hommage au temps, au bonheur qui l’accompagnait alors qu’aujourd’hui,  tout le monde a en permanence son  smartphone. Nous avions envie qu’une photo témoigne de ce moment particulier que nous étions en train de vivre. Photographier le bonheur, c’est souvent plus difficile que photographier un événement déjà présent, à portée de main. Il faut arriver à saisir l’insaisissable : un regard, un geste. C’est très compliqué, c’est fragile comme une bulle de savon.

Nous sommes sur l’esplanade et je commence à faire des photos d’Isabelle en tournant autour d’elle et elle, autour de moi. Comme dans beaucoup de mes images, j’essaye d’avoir un personnage principal et un autre au second plan. Là, Isabelle est au premier plan et en arrière-plan, une femme passe par là, rentre dans le champ par la gauche. J’aime qu’on sente qu’il se passe quelque chose derrière, qui ajoute au récit, que mes photos ressemblent à un morceau de film, un photogramme. Quand j’ai fait cette photo, c’est vraiment comme si je tournais un film sur elle. Je tournais autour d’elle en essayant de faire de belles images. Pourtant, l’image est curieusement construite. Elle est devant la colonne alors que j’aurais aimé qu’elle soit décalée par rapport à la colonne. Puis elle se trouve au centre de l’image alors que généralement, je ne cadre jamais quelqu’un au milieu, mais là ça marche et ça veut dire qu’inconsciemment, Isabelle était au milieu de tout. »

 

Par Claude Nori

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