Lauréat de la 10e édition du Prix Carmignac du photojournalisme, Tommaso Protti met à mal nos convictions sur l’Amazonie pour nous forcer à regarder la réalité en face, aussi complexe soit-elle. Son travail est à découvrir dans une exposition à la galerie Saatchi de Londres à partir du 9 juin et dans un livre publié par Reliefs éditions.


© Tommaso Protti / Fondation Carmignac

“390 milliards d’arbres – Presque cinquante fois plus nombreux que les humains”, peut-on lire en introduction du livre du photographe italien Tommaso Protti sur la forêt Amazonienne. Loin des images d’une forêt luxuriante ou dévastée, Protti nous propose une enquête avant tout sociale. Basé au Brésil depuis six ans, il a reçu en 2019 une bourse de production de la Fondation Carmignac pour poursuivre son portrait de l’Amazonie moderne. 

« Avant d’y aller, j’avais beaucoup de clichés sur la région –  la nature sauvage, les communautés autochtones isolées – et j’y ai découvert autre chose. En travaillant sur place, j’ai voulu m’éloigner de la représentation traditionnelle pour faire un portrait de l’Amazonie contemporaine», explique-t-il. Au fur et à mesure des reportages ponctuels qu’il produisait, souvent en compagnie du journaliste Sam Cowie, il s’est rendu compte qu’au cœur de la crise environnementale qui touche la région se trouvait avant tout une détresse humanitaire.  « Je me suis concentré sur les zones urbaines de l’Amazonie pour élucider ce qui n’avait pas encore été raconté », ajoute-t-il.


© Tommaso Protti / Fondation Carmignac

Une destruction en forme de cercle vicieux

Aux abords de la forêt, les villes explosent à mesure que la crise sociale s’accentue. Les habitants qui vivaient de la pêche ou de la cueillette ne peuvent plus survivre en raison de la pollution, de la déforestation illégale ou de la violence qui se propage en toute impunité. « Seulement 10% des meurtres passent en justice », dénonce-t-il. Confrontés à cette impasse, beaucoup s’exilent vers les villes, qui dans leur extension rognent toujours plus la forêt. « La destruction est le résultat de plusieurs facteurs : la violence, l’avidité, le gouvernement et les intérêts personnels », résume Protti. 

Cet aspect sombre de la réalité amazonienne, le photographe le traduit dans ses images d’un noir et blanc dense, comme si flottait une nuit permanente sur les scènes qu’il documente. Brûlée, tronçonnée, la forêt est à terre. Les hommes aussi, assassinés ou désespérés. Son portrait n’est pas pour autant manichéen. Des visages lumineux, fiers ou déterminés parsèment la série pour ne jamais laisser la place aux clichés. 

Posant, totalement décontractée, dans une chambre d’une touchante naïveté décorative, une jeune fille de 20 ans confie avoir déménagé dans la ville minière de Crepurizão, Pará, pour gagner de l’argent en se prostituant. En 6 mois, elle avait mis assez d’argent de côté pour s’acheter un appartement à Manaus. C’est cette complexité permanente, faite de rires et de violence, qu’il a capturée. « La situation en Amazonie est la même que dans le reste du pays », explique Protti, en comparant les banlieues de Manaus, la plus grande ville de la région, aux favelas de Sao Paulo, où il travaille régulièrement. « C’est une crise sociale. Et on ne réglera pas la crise environnementale sans régler avant la crise sociale. »


© Tommaso Protti / Fondation Carmignac

Remettre l’activisme et l’action entre les mains du spectateur

Protti ne se voit pas comme un activiste. « Je suis un observateur, c’est à ceux qui voient ces images de se faire une idée et éventuellement d’agir », propose-t-il modestement. Il y a d’un côté l’idée internationale que l’Amazonie doit être préservée. De l’autre côté, le gouvernement brésilien maintient que l’Amazonie doit être ouverte au développement, que ses ressources naturelles doivent servir à sortir le Brésil de son enlisement économique et de sa détresse sociale. « Face à l’urgence sociale, au besoin de se nourrir et au vu des conditions de vie, la forêt est vue comme une barrière, comme un obstacle », explique-t-il. Avec l’augmentation exponentielle de la consommation, à l’échelle mondiale, de cocaïne et de viande de bœuf, le Brésil voit dans l’exploitation de la forêt une solution au marasme économique local.

« Déjà dans les années 60, le gouvernement avançait les mêmes arguments de progrès. Et même si l’on voit aujourd’hui que ça ne fonctionne pas, que les conditions de vie des gens ne se sont pas améliorées, on continue. Il faut réfléchir à agir collectivement pour sauver la forêt ou bien il faut assumer son destin », renchérit Protti.

Parce qu’on fond, « Qu’est-ce que ce le progrès ? Est-il légitime de l’imposer ? Ce débat manque », remarque-t-il. Les autochtones, même s’ils ont la télévision, n’entretiennent aucune fascination pour la modernité. Ils ont la télévision, des habits contemporains se laissent dérisoirement corrompre avec des motos, explique-t-il, mais ils sont attachés à leurs traditions. Dans les images de Protti cohabitent ces deux réalités, comme celle où deux femmes s’embrassent fougueusement devant un poster de Jim Morrison – celui qui critiquait le capitalisme et était fasciné par la criminalité et le chaos. Quelle société, quel futur, voulons-nous ? C’est entre les lignes la question que pose Protti.


© Tommaso Protti / Fondation Carmignac

 


© Tommaso Protti / Fondation Carmignac

 


© Tommaso Protti / Fondation Carmignac

 


© Tommaso Protti / Fondation Carmignac

 


© Tommaso Protti / Fondation Carmignac

 

Par Laurence Cornet


 

Livre:

https://reliefseditions.com/coeditions/

 

Site du photographe :

https://www.tommasoprotti.com/

Article précédent Article suivant