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Avec Ce jour-là, les photographes sont invités à raconter les coulisses d’une de leur photographie. Aujourd’hui, le photographe Philippe Chancel raconte une séance photo compromise en Corée du Nord.


© Philippe Chancel

« Pyongyang, le 5 novembre 2012

Sur ma feuille de route, une seule visite ce matin à 10h :  le musée de la guerre. Je retrouve l'endroit que j’avais découvert pour la première fois il y a sept ans. Je me souviens y avoir fait des photos d’un enfant en roller skate le long de la porte monumentale qui marque l’entrée d’une immense esplanade minérale et totalitaire. L’imposant bâtiment au fond n’existait pas. Et pour cause, c’est le nouveau musée “de la guerre victorieuse” tient à me préciser mon ange Gardienne. Symbole de la puissance de feu et du courage de vaincre de la nation nord-coréenne au cours de son histoire. 

Una, ma guide et interprète, m'a obtenu les autorisations de photographier les salles d’expositions, ce qui n’a jamais encore été accordé à un artiste étranger, me précise-t-elle. Entrée grandiose, hall clinquant tout en marbre et dorures, deux rampes d'escaliers qui convergent à leur fin vers un Kim Il-Sung sculpté tout en couleur que ne renierait pas Jeff Koons. 

Au-delà de cet apparat d’un kitch luxueux et mégalomaniaque, je suis stupéfait de constater la ressemblance frappante avec un autre « palais » que je connais bien pour l’avoir photographié deux années plus tôt. Il s’agit de l’hôtel 7 étoiles : l’Emirates Palace à Abu Dhabi. Le portrait peint de Kim Jong Un suspendu pourrait très bien se substituer à celui de Cheikh Zayed dans l’entrée principale, entourée du même décorum, à l’allure tout aussi martiale dans sa Dishdasha (vêtement long porté par les hommes de la péninsule arabique). 

Je cadre mon image comme je tenterais une double exposition de celle en train de prendre vie dans mon viseur avec l’image mentale de l’autre qui ressurgit, autant que je puisse me la rappeler à cet instant précis. Plus tard, je réaliserai que je tenais la preuve tangible par l’image qu’il était possible de voir dans la prise de vue en Corée du Nord ce à quoi ressemble aujourd’hui l’humanité telle que la conçoit, la désire, la fabrique et la met en scène la société de marché qui domine la planète. 

Je suis captivé par la scénographie soignée et toujours délirante des actes de bravoure et faits de guerre quand un homme, soudain, se précipite sur moi en sueur. Je le sens proche de l’apoplexie. Il dénoue sa cravate et reprend sa respiration, marque un long silence, son regard accroché à mon visage que j’essaye de maintenir impassible. Enfin il s’adresse à moi sur un ton à la fois ferme et implorant. 


© Philippe Chancel

Le couperet tombe vite et je me vois dans l’obligation d’effacer ma carte. Je refuse, temporise, relativise, cherche des explications des yeux auprès de Una qui reste énigmatique. Inutile de s’énerver, je ne suis pas le responsable de cette panique. Alors, je lui donne ma carte en guise de caution obtenant de sa part - plus ou moins - qu’il n’y touche pas.  

Pourquoi ce couac ? Mon autorisation n’est pas parvenue au sommet de la hiérarchie du musée ?  Ma présence a-t-elle été signalée sans que son sous-directeur ait cru bon d’en référer à son directeur ? Le sous-directeur, c’est lui, mon homme désemparé au physique trapu, la cinquantaine, le visage marqué par les épreuves. Je le sens très inquiet de la situation et je comprends qu'il risque gros, c’est-à-dire à une peine de travaux forcés dans les camps. Je m’en remets au bon vouloir de Una qui, elle aussi, a peut-être du souci à se faire. 

Sur le point de partir, une guide militaire venue à la rescousse, impeccable dans son uniforme et tout sourire qui me voit dépité, me rassure et me laisse entendre que ça pourrait s'arranger. Rien n’est jamais désespéré au pays du matin calme. Nous rentrons à l'hôtel et mon ange gardien rejoint son comité pour tenter de débloquer la situation. Je la retrouve dans l'après-midi plutôt souriante. Aurait-elle arrangé le coup ? 

Le surlendemain, nous retournons au musée de la guerre. Le sous-directeur et la charmante guide viennent à notre rencontre sur l’immense esplanade. Monsieur le sous-directeur, Ri Tok Son, a avec lui ma carte qu'il me remet cérémonieusement après l’avoir extirpée de sa poche et débarrassée d’une feuille de papier de protection pliée en quatre. Je m’empresse de vérifier à l’abri des regards qu’aucune des photos n’a été effacée. C’est bien le cas. 

Nous poursuivrons dès lors la visite, brusquement interrompue. J’ai du mal à y croire, mais c’est pourtant la réalité. Tout va bien. C’est la deuxième fois en Corée du Nord qu’après avoir cru que le ciel me tombait sur la tête, je m’en sors tiré d’affaire. J’achèverai quelques jours après mon cinquième voyage au pays des Kim. »

 

Par Philippe Chancel

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