{


Depuis cinquante ans, les photographies de Ming Smith rendent un hommage très personnel à la beauté et l’énergie inhérentes à l’expérience de la communauté noire des Etats-Unis.

Oopdeedoo, Brooklyn, 1976 © Ming Smith, avec l'autorisation de l'artiste et d'Aperture

Tout au long d’une vie singulière, Ming Smith a été une pionnière, qu’on la photographie ou qu’elle-même tienne l’appareil. Originaire de Columbus, dans l’Ohio, son enfance a été marquée par l’horreur des lois Jim Crow et des agissements du Ku Klux Klan. Au lycée, son conseiller d’orientation la dissuade d’entrer à l’université: ce qu’il envisage pour elle, c’est plutôt un avenir de domestique briquant les planchers. Ming Smith ne se laisse pas décourager et s’inscrit à la Howard University où elle obtient une licence en microbiologie avant de déménager à New York, en 1973.

Pour payer son loyer, elle devient mannequin aux côtés de Grace Jones, B.Smith et Toukie Smith, la première génération de femmes noires au service de la beauté et de la mode. Mais les feux de la rampe laissent Ming Smith indifférente. Douée d’une sensibilité aiguë au bonheur et à la souffrance, elle aime se sentir seule en compagnie de son appareil pour saisir la vie des autres. Qu’elle photographie les rues de Harlem ou de Dakar, un champ de tournesols en Allemagne de l'Ouest, ou encore le photographe Gordon Parks, l’écrivain James Baldwin ou le musicien Sun Ra, Ming Smith utilise son regard pour souligner la beauté éphémère et fragile de notre monde.

La symétrie et la Côte d'Ivoire, Abidjan, 1972 © Ming Smith, avec l'autorisation de l'artiste et d'Aperture

 

Sun Ra Space II, New York, 1978 © Ming Smith, avec l'autorisation de l'artiste et d'Aperture

« Quand je prends une photo », écrit-elle dans son nouveau livre Ming Smith: An Aperture Monograph, « je me dis généralement : ‘C’est cette image que je vais tirer. C’est le bon moment’. J’aime saisir l’instant, la lumière et ses jeux…Une seconde suffit pour manquer une image. Je me laisse guider par mon intuition. »

Mademoiselle chante le blues

« Ce que je ressens quand j’écoute une chanson de Billie Holiday, c’est ce que je voudrais qu’éprouvent les gens en regardant mon travail », confie Ming dans son livre, et cette synesthésie est palpable dans son œuvre. Danseuse initiée à la technique Dunham, Ming Smith comprend viscéralement le rythme, l’harmonie, la mélodie et la texture, et sa vision délicate entre en résonance avec l’énergie invisible d’où naît une atmosphère.

Les pluies acides ("Mercy Mercy Me,” Marvin Gaye), ca. 1977 © Ming Smith, avec l'autorisation de l'artiste et d'Aperture

 

Cover: L'Amérique vue à travers les étoiles et les rayures (Peint), New York, 1976 © Ming Smith, avec l'autorisation de l'artiste et d'Aperture

Chacune des photographies de Ming Smith est ainsi particulièrement instinctive. « Pour moi, être photographe de rue, c’est improviser, je l’ai ressenti souvent en Italie et à Paris. C’était ce qui me rendait heureuse. Le jazz, c’est l’improvisation. Particulièrement le blues - la sensation. » 

C’est ainsi qu’a travaillé Smith, sillonnant le monde au gré de sa passion pour l’art. Après sa rencontre avec Louis Draper dans le studio d’Anthony Barboza lorsqu’elle était mannequin, Ming Smith est devenue le premier membre féminin du plus ancien collectif photographique, Kamoinge, aujourd’hui reconnu avec la grande exposition itinérante Working Together: The Photographers of the Kamoinge Workshop. 

Amen Corner Sisters, Harlem, New York, 1976 © Ming Smith, avec l'autorisation de l'artiste et d'Aperture

Douée de l’âme d’une artiste, Ming Smith ne s’est pas considérée comme telle jusqu'à ce qu'elle reçoive sa première paye, dont le destin a voulu qu’elle lui soit versée par le Museum of Modern Art de New York, en 1979 - et c’est la première femme noire dont le musée ait acquis une oeuvre. Malgré tout, la contribution de Ming Smith à la photographie n’a quasiment pas été reconnue jusqu'à ces dernières années. Comme elle l’observe avec sagesse dans le livre: « On passe beaucoup de temps, dans la vie, à affronter le courant. Cela demande un effort, et je suis heureuse d’avoir persévéré. »

Autoportrait, ca. 1988 © Ming Smith, avec l'autorisation de l'artiste et d'Aperture

Par Miss Rosen

Miss Rosen est auteur. Basée à New York, elle écrit à propos de l'art, la photographie et la culture. Son travail a été publié dans des livres, des magazines et sur des sites Web, notamment Time, Vogue, Artsy, Aperture, Dazed et Vice.


 

Ming Smith: An Aperture Monograph
Photographies de Ming Smith 
Contributions d’Emmanuel Iduma, Arthur Jafa, M. Neelika Jayawardane, Yxta Maya Murray, Hans Ulrich Obrist, Namwali Serpell, Janet Hill Talbert et Greg Tate.
Éd. Aperture
$65

https://aperture.org/books/coming-soon/ming-smith-an-aperture-monograph

Working Together: The Photographers of the Kamoinge Workshop
21 novembre 2020 - 28 mars 2021
Whitney Museum of American Art, 99 Gansevoort Street, New York, NY 10014, USA

https://whitney.org/

Article précédent Article suivant