Membre de Magnum Photos, l'Américain Peter van Agtmael revient sur son expérience de photographe de conflit, avec une vision très libre du photojournalisme.

Le 17 janvier 1991, à l’initiative des Etats-Unis, une coalition de 35 nations – la plus importante depuis la Seconde Guerre mondiale – déclenche l’opération Bouclier du désert, première phase de la guerre du Golfe. Durant cinq semaines, les alliés vont lâcher 85 000 tonnes de bombes sur l’Irak – un chiffre jamais atteint dans l’histoire militaire -, et diffuser sur les ondes des images des frappes aériennes évoquant celles d’un jeu vidéo.

Le bal des services armés au National Building Museum le soir de l'inauguration de Donald Trump. Washington DC. ETATS-UNIS. 2017. © Peter Van Agtmael

« La semaine dernière, lorsque l’opération Tempête du désert a été déclenchée, il y avait déjà un vainqueur incontestable de ces premiers jours de guerre : la chaîne de télévision CNN », rapporte le magazine Variety le 20 janvier 1991. Avec les images du front qu’elle diffuse, cette chaîne d’information fondée 10 ans plus tôt devient, en un mois seulement, la plus populaire dans 10,8 millions de foyers américains. Le futur photographe Peter van Agtmael, alors en classe de sixième, regarde cette chaîne, lui aussi, dans la maison familiale de Bethesda (Maryland).

« Ce dont je me souviens le mieux, ce sont les vidéos des frappes aériennes et de ce que l’on appelle les “bombes intelligentes” filmées d’avion », dit-il, évoquant la propagande savamment orchestrée par le gouvernement américain – propagande sans rapport aucun avec les reportages atroces diffusés durant la guerre du Vietnam. « Il était question des performances en matière d’armement, non des pertes civiles, et je croyais tout ce que je voyais. A l’époque, je n’avais pas de sens critique, et la tiédeur politique de ma famille l’empêchait de distinguer le vrai du faux, de s’interroger sur ce qui se passait. »

Un infirmier d'hélicoptère attend dans sa hutte pour un appel sur les neuf lignes, la chaîne de radio dédiée aux rapports d'accidents, Bagdad, Irak, 2006. © Peter Van Agtmael

Ces informations, combinées aux jouets, films, shows télévisés et histoires que lui raconte son grand-père à propos de la Seconde Guerre mondiale forgent l’opinion du jeune van Agtmael, et lui font concevoir la guerre comme un « raccourci » vers la virilité masculine. « Le militarisme est inscrit dans la culture populaire et la société, comme si l’on faisait la guerre de plein droit », dit-il. « C’est le Bien contre le Mal, et la mort semble juste, au lieu d’être la folie absurde qu’elle est souvent. L’histoire que l’on nous apprend à l’école est centrée sur la violence, la conquête et l’héroïsme, comme si cela aidait à devenir un homme. Tant de choses, dans la société, vont en ce sens, en particulier dans la société américaine qui est résolument militariste. » 

Devenir photographe de guerre

Peter van Agtmael est un adolescent marginal. Il ne sera jamais un athlète célèbre, un chef de groupe, ni la personne la plus en vue parmi ses pairs: il le sait, et songe alors à s’enrôler dans l’armée. « Je n’étais ni le plus intelligent ni le plus beau, que me restait-il ? », dit-il en riant. « Lorsqu’on n’est doué pour rien, on cherche à se faire accepter par les autres et d’accéder à un statut social. Ce n’était pas la guerre qui m’attirait. La violence, les traumatismes, je n’y pensais même pas. »

Des Marines nagent dans un canal d'irrigation à leur avant-poste au sud de Garmsir dans la province de Helmand, Afghanistan, 2009. © Peter Van Agtmael
Un jardinier d'une petite clinique de santé à Garmsir, Helmand. Afghanistan, 2009. © Peter Van Agtmael

Tout change pourtant lorsqu'il s’inscrit à l’université de Yale pour y suivre des études d’histoire. Il se découvre une passion pour le photojournalisme et la photographie en suivant les cours de Catherine Opie. « C’était un cours centré sur l’art », explique le photographe. « Je pense que Catherine ne savait pas quoi faire de moi, car elle ne s’attendait pas à ce qu’un photojournaliste assiste à ses cours. Elle m’a introduit aux travaux de photographes tels que Garry Winogrand, Diane Arbus, Robert Frank, ou encore Walker Evans. C’est là que j’ai compris le potentiel de la photographie. »

A Yale, Peter van Agtmael affine aussi son sens critique, et remet en question le mythe d’une Amérique auquel il croyait dans sa jeunesse. Ses amis Chesa Boudin (aujourd’hui procureur du district de San Francisco), et Sarah Sillman (journaliste au New Yorker), partagent ses idées. Ensemble, ils évoquent « la manière dont le gouvernement manipule les gens de tous les horizons politiques par un discours figé à propos du pouvoir et de la justice américaine ». Ainsi Peter van Agtmael réfléchit-il à ce que l’on nous cache, tout en cherchant de nouveaux moyens de questionner.

La guerre, ici et ailleurs

Kamala Karim Shaya, l'une des trois personnes restées dans la ville chrétienne de Telskuf, dans le nord de l'Irak, en première ligne dans la bataille contre l'Etat islamique. Telskuf. Irak. 2015. © Peter Van Agtmael

« La guerre est inscrite en nous », dit-il. « Nous sommes attirés viscéralement par elle – ce qui, pour moi, a été aggravé par des facteurs familiaux et sociétaux. Le 11 septembre et l’invasion de l’Irak m’ont fait comprendre comment, à mon âge, je pouvais réagir à ce qui se passait dans mon pays. Souvent, je pense que c’est la photographie et le journalisme qui m’ont dissuadé de m’enrôler dans l’armée. Je ne voulais pas la représenter, mais la mettre en question. »

A partir de 2006, Peter van Agtmael va couvrir les guerres en images, pour les plus grands journaux américains, en commençant par celles d’Irak et d’Afghanistan. Il rend également compte de ses expériences dans l’ouvrage Disco Night Sept 11 (Red Hook Editions, 2014). Sur le front, van Agtmael développe une réflexion sur les problèmes sociaux, sur l’histoire, la guerre et sa propre psychologie, prend des notes et réalise une série de photographies de ce dont il a été le témoin au fil des ans. Elle est publiée dans Sorry for the War, récemment paru aux éditions Mass Books. Dans ses livres, van Agtmael opte pour une perspective ambiguë, ouverte, préférant les questions aux réponses, conscient qu’il a vécu une ébauche de l’histoire, une partie de la vérité.

Soldat de l'armée américaine au restaurant Abu-Ali après un attentat suicide. Mossoul, Irak, 2006. © Peter Van Agtmael
05/09/2020. Les manifestants se moquent des membres de la milice qui avaient marché sur le mémorial de Breonna Taylor. Louisville, Kentucky. © Peter Van Agtmael

En marge de l’objectivité codifiée par le regard des photographes occidentaux sur des conflits à l’autre bout du monde, van Agtmael conçoit l’image photographique comme une illustration de ce qui est présent dans le cadre, en même temps que de ce qui en est absent. « Mon rôle est de questionner », dit-il.  « J’essaie de réaliser des images qui ne seront pas des documents définitifs, car je crois qu’il est important d’avoir une intention précise tout en détectant ses propres défauts et ses angles morts. Je fait partie intégrante de la structure du pouvoir, mais en même temps, il me semble que je peux mettre cette structure au service de ma propre vision et de celle des autres. » 

« Tout ce qui s’est passé avec Trump en 2020 est pure folie. »  

Covid, élections présidentielles, tensions sociales et raciales à leur paroxysme: il est délicat de vouloir revenir sur tous les événements de l’année dernière. Après le meurtre de George Floyd le 25 mai dernier, Peter van Agtmael s’est lui rendu à Minneapolis, et en est revenu avec un projet: 2020 (Mass Books), un journal visuel d’une année paroxystique pour les Etats-Unis. Alors qu’il a couvert les différentes batailles qui ont animé son pays cette année là, van Agtmael juge qu’il a vécu « le point culminant de tout ce qui s’est passé depuis le 11 septembre, mais aussi dans l’histoire américaine. » 

14/03/2020. Manhattan Avenue. Brooklyn, New York. © Peter Van Agtmael

Une ébauche de l’histoire

2020 a pris fin en janvier, après les événements du six du mois, qui ont chamboulé la démocratie américaine à Washington, ainsi que l’investiture de Joseph R. Biden, 46ème président des Etats-Unis. « Tout ce qui s’est passé est pure folie, le comble du trumpisme, l’exemple même d’une vision déformée de la réalité, au point que l’on a pu considérer l’assaut du Capitole comme un acte de patriotisme, un acte juste et démocratique », dit Peter van Agtmael.

Il y a, selon lui, des liens entre la notion du « Bien libérateur » et la mentalité de ceux qui ont cherché à utiliser les élections américaines comme moyen de rendre acceptables les invasions, un peu partout dans le monde, à l’initiative des Etats-Unis. En tant que photographe de guerre contribuant à l’ébauche de l’histoire, van Agtmael tente alors, en images, d’écarter les certitudes, conscient de ses propres limites et de celles de son médium.

06/01/2021. L'assaut du Capitole. Washington DC. © Peter Van Agtmael
08/05/2020. Remorque réfrigérée remplie de corps. Queens, New York. © Peter Van Agtmael 

« Lorsque je réalise un livre, je veux faire comprendre aux gens que je ne suis pas une autorité », dit-il. « L’histoire que je donne à voir n’est jamais objective – elle n’existe même pas. Je veux exprimer clairement qui je suis, mes questions, ma vulnérabilité, car je crois que cela donne de la force aux images. Les gens peuvent chercher eux-mêmes des informations, tirer leurs propres conclusions. »

Par Miss Rosen

Miss Rosen est journaliste spécialisée en art, photographie et culture, et vit à New York. Ses écrits ont été publiés dans des livres, des magazines et des sites web, dont Time, Vogue, Artsy, Aperture, Dazed et Vice, entre autres.

 

Sorry for the War
Mass Books
$69
Disponible ici.

2020 
Mass Books
$18
Disponible ici.

Lire aussi: Un portrait critique de l’Amérique au 21e siècle, par Mitch Epstein

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