Depuis près de 60 ans, le photographe américain Joel Meyerowitz s’intéresse aux fleurs sous toutes leurs formes. Il revient sur le rôle qu'elles ont joué dans sa carrière.

Wild Flowers © Joel Meyerowitz

Né dans le Bronx, le photographe Joel Meyerowitz n’a pas peur du risque. À 24 ans, il plaque son job dans une boîte de pub new-yorkaise pour devenir photographe, après avoir observé Robert Frank lors d'un shooting. « Je ne savais pas qui il était, ce qu'il représentait, ni rien de la photographie », dit-il aujourd’hui à 83 ans, en se remémorant ce jour particulier de 1962. « Je me tenais derrière lui pour observer la façon dont il traitait ses modèles. Par-dessus son épaule, je ne perdais pas une miette de ce qui se passait. Il parlait à peine aux préadolescentes devant l’objectif, se contentant de grogner ou de faire de petits gestes. Et dès que leurs poses évoquaient une image fragmentaire de la beauté, j'entendais le déclic de son Leica. »

Après la séance, il retourne dans la rue où il commence à distinguer les moments extraordinaires qui surgissent des choses les plus banales. « J'ai marché dans New York, de la 23e à la 53e rue en regardant tout ce que je pouvais », se souvient-il. « En chemin, j'ai eu tellement d’infimes révélations qu'en arrivant au bureau, je ne rêvais que d’une chose : retourner dans la rue pour prendre des photos. Mon patron m'a demandé comment ça s'était passé et j'ai répondu : Incroyable ! La séance était formidable, mais je démissionne vendredi. Je veux devenir photographe.” »

Joel Meyerowitz se remémore ainsi la scène avec force détails : son patron silencieux, un petit cigare entre les lèvres dont les volutes de fumée lui fait cligner la paupière. « Il était en train de me jauger. Etant lui-même artiste, il a compris le déclic que je venais de ressentir. Il m'a prêté son appareil et le vendredi, je suis parti à l’assaut du vaste monde. »

Wild Flowers © Joel Meyerowitz
Wild Flowers © Joel Meyerowitz

Un monde en couleurs

« Une fois dehors, j'ai acheté deux pellicules couleur. Il ne m'est jamais venu à l'esprit de photographier en noir et blanc car le monde est en couleurs. » Et même si les milieux artistiques boudent à l’époque la photo couleur, Joel Meyerowitz va l’adopter dès le début. Peintre à ses heures, il comprends d’instinct les éclairs de teintes et de tons, et leur impact émotionnel, psychologique et spirituel.

Un jour, à la fin des années 1970, alors qu'il finalise un projet, il remarque que les fleurs jouent un rôle important dans ses images. Il y voit un modèle, se plonge dans ses archives, pour découvrir des centaines de cliché où les fleurs alors se révèlent. « Toutes les facettes de la photographie me passionnent », explique l’Américain. « Et je me suis demandé si la fleur, si fragile soit-elle, n'était pas le lien entre mes paysages, mes clichés d’intérieur, mes portraits, mes images de rue et mes natures mortes. En guise d’exercice, j’ai édité les photos, les a exposées et montrées à un éditeur. Qui a tout de suite compris et dit : Faisons un livre! »

Wild Flowers © Joel Meyerowitz

Ce livre est devenu Wild Flowers (New York Graphic Society/Little, Brown Company, 1983), très éloigné de ses précédentes monographies, Cape Light et St Louis & the Arch. « Il reflétait l’individu que je devenais, prêt à saboter sa carrière en faisant truc pareil », explique Joel Meyerowitz. « Au risque d'être vu comme le type faisant dans les jolies fleurs, parce que je savais que c’était le fruit de la chance et du hasard. »

Epanouissement

Wild Flowers © Joel Meyerowitz

Comme la photographie en couleur, celle des fleurs fut sévèrement jugée par les institutions artistiques, la faute aux dangers de sombrer dans la banalité et autres dérives mercantiles. « Une fleur est naturellement belle », explique Joel Meyerowitz. « Exotique, étrange, soyeuse, plastique, caoutchouteuse – ses multiples caractéristiques se suffisent à elles-mêmes. Beaucoup considèrent les photos de fleurs comme enfantines. Mais de grands photographes ont réalisé des œuvres où les fleurs sont étonnantes, mystérieuses, puissantes et parfois même menaçantes. »

Pour Joel Meyerowitz, ces considérations n’ont jamais été un problème, son travail ne portant pas sur la fleur en elle-même, mais sur sa relation à son environnement. « J’ai photographié la vie et son énergie, tâchant de capter la vitalité de la rue et l’impromptu de l’instant », dit-il. « Un imprimé floral sur une robe, un livreur avec un bouquet ou un décorateur traversant la rue chargée de gigantesques pivoines - apercevoir la fleur et sa vulnérabilité dans les canyons d'acier, de verre et de granit de New York a toujours été une sorte de secousse. »

Wild Flowers © Joel Meyerowitz
Wild Flowers © Joel Meyerowitz
Wild Flowers © Joel Meyerowitz

Cette surprise et ce plaisir inattendus n'ont jamais quitté Joel Meyerowitz et son œuvre, la fleur se faufilant dans ses images telle une tapisserie médiévale aux mille pétales. Wild Flowers fut un succès, et les exemplaires de cet ouvrage épuisé après deux éditions, atteignent des centaines de dollars en ligne. C’est pourquoi l’auteur a récemment publié une édition augmentée de Wild Flowers (Damiani). « J'aimais l'idée de m'attaquer à un cliché, la fleur étant un cliché de la photographie », explique le photographe. 

Une passion vivace

Joel Meyerowitz reconnaît volontiers que Wild Flowers est l'un de ses seuls livres méritant une réédition, riche de son travail de photographe de rue toujours en cours. « La fleur demeure un sujet de recherche, se déclinant en de nouveaux motifs, couleurs, arrangements et hybrides. Elle ne cesse d'être réinventée et réutilisée par la mode et les gens qui se l'approprient. Fort de mon expérience, j’y vois quelque chose d'un peu plus pointu, qui fonctionne différemment, ou qui me permet de reformuler une observation, car j'ai évolué et travaille désormais aussi en numérique. »

Wild Flowers © Joel Meyerowitz
Wild Flowers © Joel Meyerowitz

Toujours prêt à se laisser surprendre, Joel Meyerowitz raconte alors l'histoire d'une société japonaise d'appareils photo qui, en 1999, a dépêché à Cape Cod l'un de ses vice-présidents et concepteur pour lui confier un prototype. Un reflex numérique Olympus Camedia C-2500L, produit entre 1999 et 2001 et qui, outre d'autres qualités, était excellent pour la macrophotographie.« Dès l’instant où j'ai manipulé cet appareil, je me suis dit que l’histoire de la photographie était indissociable des progrès technologies du médium », se souvient-il. « Et que sans aucun doute, l’avenir appartenait à ce nouvel appareil. »

 

Par Miss Rosen

Miss Rosen est une journaliste basée à New York. Elle écrit sur l'art, la photographie et la culture. Son travail a été publié dans des livres, des magazines, notamment TimeVogueAperture, et Vice.

 

Wild Flowers, de Joel Meyerowitz, publié par Damiani 50€ / $55. Disponible ici.

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