Le nouveau film Minamata, avec à l'affiche l'acteur Johnny Depp, explore le dernier chapitre de la carrière de W. Eugene Smith. Aileen Mioko Smith, sa veuve, revient sur leur travail extraordinaire.

© Larry Horricks 

En 1971, le photographe américain W. Eugene Smith (1918–1978) n’est plus que l’ombre de lui-même. Hébété, alcoolique, il s’enferme dans son studio new yorkais. Smith, dont le père s’est suicidé en 1936, n’a plus de lien avec ses enfants et vit dans une profonde solitude, uniquement entouré par les vestiges de sa carrière de photographe, dont la renomée dépasse alors les frontières de son pays.

Sous la lueur rouge de sa chambre noire sont accrochées ses photos, souvenirs du meilleur et du pire qui peut émaner de l’humanité. Eugene Smith débute sa collaboration avec Newsweek en 1939, et avec Life dès l’année suivante. La stupéfiante quantité d’images produites durant sa carrière le place aujourd’hui parmi les plus grands photojournalistes du 20e siècle. Maître de l’essai photographique, membre de Magnum Photos depuis 1955, son travail traite à la fois de la guerre et de la paix, de la misère et de la beauté.

© Eugene Smith

Dans les années 1960, tandis que Smith risque sa vie sur le terrain de destructions et tente de « sauver le genre humain », à l’autre bout du monde, l’usine chimique de la Chisso Corporation empoisonne le village de pêcheurs de Minamata, au Japon. De 1932 à 1968, en réalité, l’usine va ainsi déverser des eaux usées contaminées au méthylmercure dans la baie, empoisonnant ainsi la vie marine et par là même, les habitants qui la consomment. En 2001, on recense alors 2 265 victimes de la maladie de Minamata, un trouble neurologique qui provoque un affaiblissement musculaire, des troubles de l’audition, de la vision et de l’élocution, ainsi qu’une perte de la raison, la paralysie, le coma et même la mort. Le premier cas est diagnostiqué en 1956 et depuis, 1 784 personnes ont trouvé la mort.

Rencontre décisive

 © Watanabe Eiichi 

Par une chaude matinée du mois d’août 1970, une jeune Japonaise du nom d’Aileen Mioko se présente chez Eugene Smith. Avant de démarrer sa troisième année à l’université de Stanford, en Californie, l’étudiante a trouvé un job d’été et travaille comme traductrice et coordinatrice chez Dentsu. L’agence publicitaire a également retenu les services du photographe, chargé de réaliser une publicité pour promouvoir les pellicules couleur Fuji sur le marché japonais. Le photographe, qui a toujours travaillé en noir et blanc, a accepté cette commande pour financer l’exposition Let Truth Be the Prejudice, une rétrospective de 600 photos qu’il organise alors au Jewish Museum de New York.

« Nous avons tout de suite accroché », se souvient Mioko Smith. « Pendant le tournage, Gene m’a exposé toute sa philosophie sur le journalisme et la photographie, sa raison d’être ». Profondément émue, elle comprend que Smith a besoin de quelqu’un à plein temps pour l’aider à travailler sur l’exposition. Elle interrompt ses études et le rejoint.

Il faut pourtant bien plus qu’une assistante pour le photographe. « Gene avait dit à des amis qu’il était déprimé, à tel point qu’il avait l’intention de se suicider après avoir monté l’exposition », se souvient-elle. « C’était un schéma classique chez lui. Il avait besoin d’être sauvé, tant sur le plan personnel que professionnel. Mais je ne le savais pas encore. Comme d’autres avant moi, je me suis simplement trouvée là, et je me suis dit que si je ne m’en occupais pas, ce serait la fin. »

Tous les chemins mènent à Minamata

Deux mois après leur rencontre, Smith et Mioko croisent le chemin d’un certain Motomura Kazuhiko. Cet ancien fonctionnaire, qui a monté sa propre société d’édition, souhaite exporter l’exposition au Japon. C’est lui qui leur parle de la crise sanitaire de Minamata, et suggère au photographe d’aller passer quelques mois là-bas, pour couvrir l’affaire.

« C’était un coup de génie de proposer cette idée à Gene. Tout ce qu’il avait fait par le passé le menait à Minamata, c’était une évidence », dit Mioko Smith, retraçant la carrière de son mari, de son reportage réalisé dans le Pacifique durant la Seconde Guerre mondiale, à ses essais photographiques sur le travail des médecins et des infirmières, et l’essor industriel du Japon après la guerre.

« Nous avons immédiatement décidé d’y aller », raconte-t-elle. « Pour Gene, le sujet lui était cher, tissé de préjugés, d’injustice et de courage. Pour moi, il s’agissait de m’engager et de changer les choses. C’était aussi un peu un retour aux sources. Je voulais renouer avec mes racines rurales. Nous savions tous deux que ce projet nous souderait et nous permettrait de rester ensemble. »

La lutte continue

C’est à ce moment-là, quand le couple décide de se rendre au Japon pour couvrir le scandale pour Life magazine, que débute le nouveau film Minamata. Réalisé en 2020 par Andrew Levitas, avec Johnny Depp et Minami dans les rôles des époux Smith, le film est basé sur le livre éponyme écrit par le couple en 1975, après leur mariage. C’est une chronique de ce qui sera le dernier travail photographique d’Eugene Smith, le portrait désespérant d’un désastre écologique généré par l’avidité d’une société, sur fond de lutte pour la justice.

En collaboration avec le cinéaste Benoit Delhomme, Levitas façonne le film pour refléter avec fidélité la vision du photographe américain, maniant la caméra de sorte à extraire l’essence même du récit photographique. « Il suffisait à Eugene Smith d’une seule image pour vous montrer à la fois l’horreur et la beauté de l’humanité, l’obscurité et la lumière », explique Andrew Levitas. « À ma connaissance, aucun autre photographe n’a réussi ce tour de force en continu, et c’est pourtant notre but à tous : offrir quelque chose qui soit difficile à regarder, tout en recelant tant d’espoir que le spectateur ait envie de se pencher dessus, pour trouver la solution et arranger les choses plutôt que de se détourner et laisser faire. »

Voilà donc le message fondamental de Minamata. La couverture réalisée par Eugene Smith en 1972 pour Life propulse l’histoire sous les feux de la rampe, alors même que se déroule un procès de trois ans contre la Chisso. Condamnée pour négligence, la société sera redevable de 937 millions de yens à verser aux victimes. C’est la première fois qu’un tribunal japonais impose une telle somme. Malgré tout, le groupe ne respectera pas ses engagements. « La Chisso Corporation a contourné sa responsabilité en se divisant pour former deux entités différentes », explique Mioko Smith. « Justice n’a toujours pas été rendue, même pour ceux qui n’étaient que des nourrissons à l’apogée du phénomène de pollution. »

À l’initiative de l’ONU, la Convention de Minamata sur le mercure est adoptée en 2013. Malgré tout, le premier ministre japonais Abe Shinzo, qui sera d’ailleurs lourdement critiqué pour ses prises de position sur le sujet, affirme que le Japon s’est désormais « remis » de la pollution au mercure, alors qu’un an plus tôt, le gouvernement a refusé d’accepter des réclamations de victimes exigeant compensation. À ce jour, dix procès sont en cours et les autorités n’ont toujours pas mené la moindre enquête épidémiologique à Minamata.

© Larry Horricks 

« En tant que citoyen de ce monde », dit Andrew Levitas, « j’ai senti que l’histoire de Minamata devait être racontée. On peut faire des parallèles avec tant d’autres endroits dans le monde où sévissent la pollution industrielle, la voracité des entreprises et les pratiques douteuses. C’est toujours d’actualité. Il y a des gens qui luttent pour se faire entendre, pour qu’on les voie, pour qu’on se batte avec eux. À mon sens, le combat pour une vie saine et à l’abri de la pollution est la cause la plus forte et la plus rassembleuse de notre époque. »

Le pouvoir du journalisme

Le travail journalistique d’Eugene et Mioko Smith, comparable à celui d’activistes, a ainsi servi la cause et l’honneur des victimes. « Tout le temps que nous avons passé là-bas, nous n’avons pas lâché prise un seul instant », se souvient Mioko Smith. Pensant rester trois mois, ils ne peuvent se résoudre à repartir à l’été 1972, tant les répercussions de l’histoire publiée sont importantes. « La situation était en pleine évolution, et nous étions déterminés à la raconter à travers nos photographies. Nous étions plus intéressés à l’idée de nous immerger dans cette affaire plutôt que de penser aux effets de notre travail sur le reste du monde. Quand nous avons commencé, nous ne pensions pas produire un livre, mais l’idée a fait son chemin peu à peu. »

© Larry Horricks 
© Larry Horricks 

A l'époque, Eugene Smith a bien publié Hitachi: A Chapter in Image, mais ni lui ni Mioko ne sont vraiment experts en édition de livres. Tout en travaillant à l’exposition « Minamata », qui rassemble 220 photographies, le couple se consacre alors à cet ouvrage pour le publier à l’été 1974. À l’époque, Mioko Smith ne considère pas encore que leur travail constitue un témoignage historique. Cinquante ans plus tard, elle en est parfaitement consciente.

« J’espère qu’en voyant le film, les gens voudront en savoir plus sur le vrai Gene Smith, son travail, Minamata, ses habitants, ce qui s’est réellement passé et ce qui se passe encore aujourd’hui, au moment même où le lecteur lit ces mots », dit Mioko Smith en soulignant la vision singulière qu’avait le photographe du journalisme.

« Il disait que l’objectivité n’existe pas, que tout être humain est subjectif et que le plus important, c’est d’être honnête et juste. Pour Gene, journalisme et art n’étaient pas en conflit. S’il a intitulé sa rétrospective “Let Truth Be The Prejudice”, c’est parce qu’il espérait un monde où nos préjugés se rapprochent le plus possible de la vérité. Le journalisme endosse alors une sacrée responsabilité : il doit créer un lien et favoriser la compréhension mutuelle entre les sujets et les spectateurs. »

Déclencheur de réflexion

© Eugene Smith

« Au mieux, la photographie n’est qu’une voix ténue, mais parfois, même si c’est rare, une photographie ou un ensemble de photographies, peut susciter notre prise de conscience. Cela dépend beaucoup de la personne qui regarde, et chez certains, un simple cliché peut générer suffisamment d’émotion pour déclencher une réflexion », écrit Eugene Smith en 1974, deux ans après avoir été agressé et gravement blessé - au point de perdre en partie la vue d’un oeil -, alors qu’il couvrait des manifestations à Minamata.

Après Minamata, Smith ne prendra plus de photos. Véritable sacrifice en témoignage du pouvoir de l’action collective, cette série reste le travail le plus important qu’il ait jamais accompli. La photo la plus célèbre de son reportage, Tomoko Uemura in Her Bath, est une madone à l’enfant contemporaine : la mère, Kamimura Yoshiko, tient dans ses bras sa fille difforme, star silencieuse à l’écran.

Tôt dans le film, malgré ses protestations où il clame en être incapable, Smith doit s’occuper de la petite Tomoko. Lors de cette scène brève et mélancolique, on le voit le long du rivage, la portant dans ses bras, dévoilant ainsi le coeur tendre qui se cache derrière l’homme bourru. Johnny Depp, qui incarne Eugene Smith, est presque méconnaissable dans ce rôle, affichant un visage abîmé par l’angoisse, comme balafré par des blessures de guerre.

« Ce film est né d’une idée de Johnny », explique Levitas. « Nous vouons tous les deux un culte à Eugene Smith et en particulier à cet espace. Nous avons vu là une occasion de faire quelque chose de positif et de bon. C’est un film difficile à réaliser, pour des raisons évidentes, mais en réalité, tout s’est merveilleusement bien passé, du développement à la post-production. Tous les artistes croyaient au projet. Et ça, ça n’arrive pas tous les jours. »

 

Par Miss Rosen

Miss Rosen est une journaliste basée à New York. Elle écrit sur l'art, la photographie et la culture. Son travail a été publié dans des livres, des magazines, notamment Time, Vogue, Aperture, et Vice.

 

Le prix W. Eugene Smith, en hommage au photographe, est aujourd’hui l’une des plus importantes dotations en photojournalisme. Cette année, au lieu des 40 000 dollars habituellement accordés à un seul photographe, il distribuera une bourse de 10 000 dollars à cinq lauréats. Plus d’informations ici.

 

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