Sur les côtes de cette petite île située au nord du Venezuela, une tradition locale offre aux visiteurs un bel exemple des pratiques de pêche durable.

© Lorenzo Mittiga / INSTITUTE

Le masbango (sorte de maquereau géant) est très populaire sur l’île de Bonaire, située dans les Caraïbes néerlandaises. C’est la principale ressource alimentaire de nombreux prédateurs, ainsi qu’un important facteur d’équilibre écologique. De plus, ces poissons se déplacent en bancs de grande taille, nommés « baitball » ou  « fish-ball », qui sont une attraction de choix pour ceux qui pratiquent la plongée sous-marine et la plongée en apnée. Ces poissons jouent donc un rôle important dans l’économie de l’île, qui repose essentiellement sur le tourisme. Mais surtout, les pêcheurs locaux sont tributaires de ces bancs de poissons, tout au long de l’année. En vertu d’une tradition, une partie du produit de la pêche est réservée aux familles défavorisées. « Bien que je sois italien, je vis sur l’île de Bonaire où je travaille, depuis 9 ans, en tant que biologiste marin et photographe attaché à la conservation des océans », explique Lorenzo Mittiga. « Cela fait des années que je m’intéresse aux mœurs des masbangos. »

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Les bancs s’approchent des côtes de l’île situées sous le vent, et y demeurent quelques mois (de fin mars à octobre), ce qui assure une source permanente de nourriture aux habitants ainsi qu’aux prédateurs marins. Durant la majeure partie de l’année, les masbangos se dispersent dans les eaux peu profondes, sur la côte sud-ouest de Bonaire. Les bancs se déplacent chaque jour le long de la côte à la recherche de plancton, et pour se reproduire ou pondre. C’est un spectacle étonnant, même du rivage : lorsqu’on nage dans ces eaux turquoise, limpides, le banc de masbangos semble être un nuage sombre, qui change constamment de forme pour échapper aux prédateurs. « Ce phénomène est un défi technique », ajoute Lorenzo Mittiga. « J’utilise un objectif fisheye, et je dois photographier de très près tout en ne dérangeant pas les pêcheurs. Je suis dans l’eau, avec des gens qui bougent autour de moi, m’éclaboussent, et donnent parfois des coups de pieds dans mon fragile appareil sous-marin. C’est une expérience vraiment particulière. »

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A Bonaire, les masbangos attirent de nombreux touristes qui pratiquent la plongée sous-marine et la plongée en apnée. Ils peuvent observer indéfiniment les bancs de poissons et interagir avec eux dans les eaux les moins profondes, les plus claires, les plus chaudes et les plus sûres que l’on puisse imaginer. Les masbangos constituent également une importante ressource alimentaire, qui permet de cuisiner des repas relativement bon marché. Et non seulement les pêcheurs gagnent leur vie en vendant ces poissons sur les marchés de Curaçao durant la haute saison, mais ils aident également les populations les plus défavorisées de l’île en leur cédant une grande partie de leur butin.

Une pratique de pêche traditionnelle durable

La tradition de la pêche au masbango s’est transmise, à Bonaire, de génération en génération, et fait désormais partie intégrante du mode de vie sur l'île. Tous les membres actifs des « familles de pêcheurs » (y compris les femmes) participent au travail. Des campements familiaux sont installés sur la plage durant la haute saison de la pêche, et chacun observe les déplacements des bancs de masbangos ainsi que l’emplacement des filets.

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Tout d’abord, il faut repérer les poissons dans les eaux côtières peu profondes, puis attendre que le banc fasse une halte pour installer les filets. Ceux-ci sont initialement tendus entre la plage et l’endroit où l’eau devient profonde. Lorsque les poissons atteignent les filets, les pêcheurs les y emprisonnent.

N’impliquant aucune technologie, ce mode de pêche traditionnel n’est basé que sur l’habileté de chaque pêcheur. Le « guetteur » nage aux alentours du banc pour déterminer la direction que prennent les poissons, ce qui permet de lancer les filets, qui sont ensuite positionnés par les plongeurs. Les pêcheurs doivent donc être des nageurs et plongeurs chevronnés. « Parfois, je les sens en difficulté », dit Lorenzo Mittiga. « Chose remarquable, ils savent installer et réparer les filets sous l’eau sans être des plongeurs professionnels. Ils pourraient se noyer à chaque fois. »

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Cette méthode de pêche obéit à des règles bien définies pour préserver l’espèce et perpétuer la tradition. Malheureusement, tout le monde ne comprend pas toujours ce mode de vie, et les pêcheurs sont stigmatisés par ceux qui ne réalisent pas que la pêche est un moyen de subsistance plutôt qu’un passe-temps. « Comme les pêcheurs travaillent aux yeux de tous, ils sont immédiatement accusés par les touristes d’attraper tous les poissons sans aucun respect pour l’écosystème », dit Mittiga. « Et ils postent alors des réflexions odieuses sur les réseaux sociaux. »

La récolte

Les masbangos se déplacent en groupe pour une raison majeure : la reproduction. S’ils ne pouvaient accomplir entièrement le cycle de celle-ci, la population finirait par diminuer. Les pêcheurs doivent donc veiller à ce que les poissons aient suffisamment de temps pour se reproduire et devenir adultes. Il s’agit avant tout d’attendre le bon moment, celui où les masbangos pondent leurs œufs et les fécondent. En respectant le cycle naturel, on est certain qu’une nouvelle population parviendra à maturité l’année suivante. Et ceci constitue une pratique de pêche durable.

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L’équipe de pêcheurs doit déterminer le bon moment pour lancer les filets, et ils n’ont pas droit à l’erreur : ceci compromettrait la saison de pêche tout entière. Lorsque les poissons entrent dans la zone où sont installés les filets, les pêcheurs encerclent le banc et les attrapent. Ils peuvent rester dans cet enclos plusieurs semaines, jusqu’à ce qu’ils accomplissent leur cycle de reproduction. Les pêcheurs portent une lourde responsabilité, car leurs familles et de nombreux autres sont tributaires de leur travail.

La récolte peut durer de quelques jours à quelques semaines, si le banc de poissons est important. L’on ne récolte, à chaque fois, que la quantité de poisson nécessaire, laissant aux autres masbangos le temps de se reproduire et devenir adultes. Entre 500 et 1000 kg de poissons sont récoltés chaque jour et partagés, en priorité, avec les autres familles, tandis que le reste est vendu aux poissonneries locales, aux restaurants, et sur les marchés de Curaçao. « On fait de même aux Petites Antilles », dit Lorenzo Mittiga.

Respecter les autres espèces

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Préservant l’environnement et les autres créatures marines, les filets ne sont pas conçus pour attraper les poissons en les « emmêlant », mais seulement pour les regrouper dans un enclos. Plus tard, dans un petit bateau, les pêcheurs les récolteront et les mettront en caisse à la main. Cette méthode de pêche demande beaucoup d’efforts. Et la coordination en équipe est indispensable pour mener à bien le travail.

L’un des plongeurs vérifie sans cesse que les filets ne s’accrochent pas aux petits récifs de coraux, et que d’autres espèces n’y sont pas prises (telles que les tortues, les tarpons, les barracudas, ou les poissons des coraux). Les lois et les réglementations gouvernementales sont ainsi respectées, et les enfreindre entraînerait de lourdes amendes et la confiscation des filets, ce qui signifierait la ruine de familles de pêcheurs tout entières.

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La pêche ne passe pas inaperçue des prédateurs, attirés par la multitude de poissons à l’intérieur et autour des filets. Parmi eux, on trouve les pélicans, les barracudas, les carangues crevalles, les migrateurs, les mérous, les tarpons, et parfois les dauphins. Ainsi les pêcheurs ne sous-estiment-il jamais le fait que les masbangos jouent un grand rôle dans l’écosystème, et que l’homme doit les partager avec les autres espèces.

 

Par Jonas Cuénin

Jonas Cuénin est le directeur éditorial de Blind et l’ancien rédacteur en chef des magazines L’Oeil de la Photographie et Camera.

 

Plus d’informations sur Lorenzo Mittiga sur son site web.

 

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